Mahom : « En live, c’est toujours beaucoup plus stepper que sur l’album! »

DUB INTERVIEW! Avec la mise en ligne la semaine dernière de la track « Trouble of the world », l’album The Skankin’ Cat de Mahom est enfin complet, quatre mois après sa sortie!
L’occasion de réactualiser et publier une longue interview de Toinou et Joris. Les deux dubbers nous parlent beaucoup de musique, du netlabel ODG, un peu d’écologie et même d’un drôle de chat qui bat la cadence…

Toinou (à gauche) et Joris, en plein live au Glazart lors de la Paris Dub Sessions #2.

Toinou (à gauche) et Joris, en plein live au Glazart lors de la Paris Dub Sessions #2. Photo : M.E.

Musical Echoes : Pouvez-vous vous présenter pour commencer? Que faites-vous chacun dans Mahom lors d’un live?

Toinou : Toinou, je m’occupe de toutes les parties rythmiques : batterie (grosse caisse, caisse claire, charley) et toutes les percussions. Après je réceptionne tout ce que Joris m’envoie sur ma console, j’ajoute des effets (des reverbs, des delays, des phasers) sur tout ça ainsi que sur les voix.

Joris : Joris. Toutes les pistes audio partent de mon ordinateur. Elles ont été exportées en multipistes pour que nos tracks puissent êtres jouées en live.

M.E. : Vous avez une console de combien de pistes?

Joris : On a douze pistes, plus deux micros, la sirène et les effets. C’est un gros multipistes car en général c’est séparé à huit pistes. Tous nos rythmes sont exportés sur de longues période, par exemple de dix minutes,  pour pouvoir prendre le temps d’expérimenter des choses. Et moi je m’occupe de toutes les parties mélodiques grâce à mon controler que j’utilise comme une console : la basse, le skank, les voix, les violons, les saxos  (…) sur lesquels je mets des effets et ensuite ça part dans la console de Toinou qui retravaille le tout.

« J’étais étudiant en son à Toulon avec Panda Dub dans ma classe »

M.E. : Pour ma part, je vous ai découvert avec votre premier album Underground Dubwise et le fameux titre « Faso Feu » et sa superbe intro à la kora (écoutez ici)… Quelle est l’histoire de ce morceau atypique dans le dub?

Joris : Oui c’est le musicien malien Toumani Diabaté, un des plus grands joueurs de kora au monde, qui joue le titre original. Moi j’ai toujours été un grand fan de musique du monde et quand j’ai entendu cette chanson, j’ai tout de suite pensé que cette boucle ferait un bon dub. Mais j’ai mis vraiment longtemps à trouver le truc… C’est venu quand j’étais encore étudiant en son à Toulon avec Panda et Tiburk dans ma classe qui m’a d’ailleurs aidé sur ce coup là…

M.E. : Oui mais après le cut a propre histoire…

Le morceau "Bamba" a été composé par Mahom et est sorti sur Amour-Bayi Records.

Le morceau « Bamba » a été composé par Mahom et est sorti sur Amoul-Bayi Records.

Joris : Oui ça c’est fait tout seul en fait. Le sound system Bside Crew de Bourg-en-Bresse (Ain) avec qui on avait sympathisé, nous a demandé le morceau qu’on leur a envoyé. Ils ont fait descendre Daba (Makourejah, une chanteuse sénégalaise) de Paris pour l’enregistrer dessus et m’ont envoyé le résultat en me demandant de faire version dub.
Ensuite Fabyah (du label Amoul-Bayi Records) m’a passé un coup de téléphone pour me dire : « Daba a eu un gros coup coeur sur ce morceau, j’ai écouté et ça le fait. On aimerait bien le sortir ». L’histoire part de là et le vinyle sort ensuite un an et demi après. Sur le disque, seul le morceau avec Daba est vraiment de Mahom. Le dub et le morceau de Ganja Tree ont été remixés par MC Oliva (de Blackboard Jungle NDLR). Du coup Blackboard l’a pas mal joué en session, c’est aussi pour ça que ce morceau a si bien marché!

M.E. : Qu’est-ce qui vous a amené à écouter puis à faire du dub? A produire de la musique?

Joris : J’ai toujours été passionné de reggae dans mon adolescence et j’ai aussi eu une période techno, free party... C’était aussi les années où High Tone, Improvistors Dub, Brain Damage (…) commençaient vraiment à se développer et pour moi le dub, c’était le mélange parfait qui me faisait trop kiffer : les soirées, la vibe, l’énergie musicale… Donc instinctivement je me suis dirigé vers ça. Je jouais de la percu avant et ensuite avec un pote, on s’est dit qu’on allait faire du dub et voilà, c’est à ce moment-là que Mahom est né!

M.E. : C’était en quelle année?

Joris : En 2005. Premier concert en 2006 et Toinou nous a rejoint en 2008…

Toinou : Oui moi j’écoutais un peu de dub mais sans plus et j’ai rencontré Joris en formation d’ingénieur du son à Toulouse ainsi que Matthias, le batteur de Mahom à l’époque et c’est moi qui leur ai fait le son. On a commencé à travailler Mahom à trois avec les effets… C’est vraiment à cette période là que j’ai découvert l’univers du dub.

M.E. : Quelles sont vos influences musicales les plus importantes en dub et autres?

Joris : Vraiment j’écoute de tout. En ce moment, j’adore ce que fait Panda. Ce n’est pas vieux mais l’énergie et les sensations qu’il me donne me transcendent! Après il y a les incontournables : les premiers albums d’High Tone, Improvisators Dub… Pour le dub anglais, j’adore Iration Steppas ou Vibronics.
Au niveau plus général, tant qu’il y a une énergie ou un groove, ça me plaît. Je n’écoute plus de techno hardcore, mais plutôt des trucs minimal un peu planant genre de l’électro méditative… Du rock des années 70′, la liste est longue… Georges Brassens! Je suis ultra fan de Brassens, c’est mon dieu…

Toinou : Tout le french dub, High Tone, Brain Damage… En ce moment, je bloque beaucoup sur Mayd Hubb et Joe Pilgrim! J’aime bien comment il traite le son avec une touche française et une touche anglaise en plus de la voix de Pilgrim et de son message… Panda et Ackboo aussi. J’arrive à me nourrir de tout ce qui se fait en ce moment, même les tout nouveaux producteurs comme Kandee Dub (un Nantais signé sur le netlabel Marée Bass) qui n’a que 19 ans…

J’aime bien le vieux roots aussi. Sinon je suis pas mal branché rock, folk hippie des années 70’… J’écoute aussi pas mal de cumbia, j’aime bien les producteurs qui mélangent de l’électro aux influences latines.

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Toinou et Joris se sont rencontrés lors de leurs études à Toulouse. Photo : M.E. 

M.E. : On a parlé tout à l’heure votre façon de jouer en live. En studio est-ce différent? Qui fait quoi au sein du groupe? Comment vous répartissez-vous le travail?

Toinou : En studio, ça dépend en fait. Pour le dernier album, il y a environ 80% des chansons qui ont été composées à deux voire à trois, avec Pierre notre booker, qui fait partie intégrante de Mahom. Sinon Joris compose aussi pas mal tout seul chez lui à Avignon. Et moi j’habite à Clermont-Ferrand… Donc on bosse beaucoup via internet pour la musique. Après on ne travaille pas comme les groupes normaux avec la répétition du dimanche, mais en résidence. Donc on se voit quatre ou cinq jours d’affilée tous les deux mois et on avance comme ça sur les morceaux.  On construit les morceaux ensemble : on compose un skank, celui qui a une idée de basse met la basse, l’autre vient éventuellement modifier derrière. Même chose pour la batterie…

M.E. : Il n’y a donc pas de répartition définie des rôles?

Joris : Non on ne se prend la tête. Mais dans les faits, je fais plus les bases des morceaux et Toinou vient derrière et agit sur la structure. Après on fait pas mal tourner les sons à nos proches pour leur demander leur avis…

Toinou : Et quand on enregistre des musiciens comme sur The Skanin’ Cat, on aime bien faire la chanson avec eux. On ne leur impose pas un riddim sur lequel ils posent leurs instruments. On part de zéro avec eux et on essaie de construire le morceau tous ensemble, même chose avec les chanteurs!

M.E. : Votre dernier album « The Skankin’ Cat » est encore sorti sur ODG.prod qui est un netlabel. Comment s’est établie la connexion avec eux et pourquoi vous continuez à bosser avec ce label?

L'affiche de la soirée lilloise Skank Lab qui a donné lieu à une belle release Mahom/Pand Dub.

L’affiche de la soirée lilloise Skank Lab qui a donné lieu à un disque Mahom/Panda Dub.

Joris : La connexion s’est faite l’année où j’ai rencontré Panda, en 2009/2010. Lui sortait son album Black Bamboo (écoutez ici) chez ODG et nous on avait aussi de la matière avec pas mal de tunes à sortir. Du coup ça s’est fait tout naturellement. Panda a demandé à Olo (le « boss » du label NDLR) pour nous et on lui a envoyé l’album. Même chose pour la deuxième sortie et la dernière. On reste sur ce label car c’est une volonté de notre part de sortir les albums gratuitement. En plus chez lui, il fait bon, il fait chaud, pourquoi on déménagerait?

« Notre idée, c’est de donner la musique et de pouvoir en vivre avec les concerts » 

M.E. : Justement pourquoi ne pas sortir vos disques en support physique? Est-ce que ça couterait trop cher? Pourquoi en numérique sur un netlabel en free download?

Toinou : Alors là c’est une question fondamentale chez Mahom… Nous on fait de la musique pour qu’elle soit écoutée et pour qu’un maximum de personnes puisse l’écouter. Après c’est une balance à trouver entre « qu’est-ce qu’on vend? », « est-ce qu’on vend la musique », « est-ce qu’elle est gratuite? »… Si on fait un support physique, ça veut dire qu’on est obligé de la vendre au moins au prix coûtant et donc qu’il y a déjà de la vente… Nous notre idée, c’est de donner la musique et de pouvoir en vivre avec les concerts.
Il faut aussi prendre en compte le rayonnement de la musique : on est chez ODG, le plus gros netlabel dub français avec des téléchargements par dizaines de milliers dans différents pays. Donc c’est aussi une passerelle vers l’international que de passer par le free dowload.

Joris : Pour nous la musique n’est pas quelque chose d’élitiste. On a envie que n’importe qui puisse y accéder indépendamment du débat mp3/wave car si quelqu’un nous demande notre album en wave, on le lui donne, il n’y a aucun problème…

M.E. : Mais vous apparaissez quand même sur quelques galettes comme sur le Skank Lab avec Panda Dub…

Sur cette release espagnole d'Organic Roots, Vibronics a notamment remixé un morceau de Mahom.

Sur cette release espagnole d’Organic Roots, Vibronics a notamment remixé un morceau de Mahom.

Joris : Oui il y a aussi bien sûr le fameux « Faso Feu » dont on parlait tout à l’heure. Un autre vinyle est sorti en 10′ sur le label espagnol Organic Roots avec un remix de notre chanson « Long river » par Vibronics et un morceau de Don Fe à la flûte. Et on a un autre disque sur le label d’un sound system lillois, Emana Sound, avec le même concept que le Skank Lab, où le sound Steppaddict remixe un de nos titres…
Au final, ça nous fait quand même quatre sorties en dur!

M.E. : Pas mal de vos titres, du dernier album comme des précédents, font référence à la planète terre (« Earth, « Sous les étoiles », « Fukushima », « Lettre à la planète »…). L’écologie est-il un thème qui vous tient à particulièrement à cœur?

Joris : Oui et ce n’est pas pour faire conscious ou rasta! C’est important qu’on puisse respirer et se sentir bien là où on est. Pour moi le bien-être global passe avant tout par l’environnement, même avant le social! Ces chansons sont des petites piqûres de rappel, surtout dans une musique où finalement, il y a très peu de paroles… Par rapport aux chanteurs, nous la petite liberté qu’on a pour dire quelque chose, c’est juste le titre de la chanson et son ambiance… Et grâce à ça, on donne une direction dans ce sens là pour avertir les gens.

M.E. : Donc votre musique est-elle engagée?

Toinou : Engagée je ne sais pas… On ne fait pas une musique aussi engagée et militante que Dubamix par exemple qui lui est vraiment à fond… Mais je suis d’accord avec Joris, on fait des piqûres de rappel sur l’écologie et c’est important de continuer à le faire.

« Le remix est un échange! »

M.E. : Sur votre dernier album, il y a trois remixs à la fin, de Dub Invaders, Panda Dub et de Gary Wide. Vous aimez cette pratique? Que permet-elle?

Toinou :  Oui on aime bien remixer et « se faire remixer » parce que c’est un échange! Pour nous, c’est arriver à donner sa track ou à prendre le son d’un autre et en refaire quelque chose avec la même base mais une autre couleur. Par exemple sur « Bigvoods » qui est remixé par Fab (Fabbastone de Dub Invaders, également bassiste d’High Tone NDLR), il a vraiment donné sa couleur musicale, l’univers de Dub Invaders à notre morceau.

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En live, la musique de Mahom est encore plus « stepper » et martelante.

M.E. : Comment s’est fait le contact avec lui d’ailleurs?

Joris : Il est Ardéchois et du coup, on le croise souvent à des soirées, même des petits trucs en Drôme-Ardèche. A force de le voir, on lui a demandé de faire ce remix et il a accepté.

M.E. : Et qui est Gary Wide, auteur du remix surprenant du titre The Skankin’ Cat ?

Joris : Tout simplement, c’est le petit frère de mon coloc. Il fait de la grosse « instru », sur ce morceau c’est un peu trap, mais il fait aussi des morceaux hip hop ou electro-pop. Comme il passe souvent à la maison, j’ai écouté ce qu’il faisait et me suis dit que ça pouvait être cool  de s’ouvrir à un autre style, de laisser libre cours à quelqu’un qui fait quelque chose de différent pour voir la transformation d’une de nos titres dub dans son style à lui. En l’occurrence là, il a décidé de se diriger vers le trap-electro. C’était pour s’enrichir de nouveaux styles!

M.E. : L’album The Skankin’ Cat est toujours très stepper comme les précédents, votre style ne semble pas trop changer. Comment essayez-vous d’évoluer musicalement d’un album à l’autre? Vous restez sur cette ligne stepper pour l’instant, c’est vraiment votre truc?

Joris : C’est vrai que c’est notre truc! Et en live, c’est toujours plus stepper car sur l’album il y a quelques morceaux plus méditatifs. Mais on essaie aussi de faire des choses plus variées avec par exemple, le premier morceau qui a des influences de musique africaine ou « Inna di Red » qui est très stepper mais en mode last tune pour les amateurs de sound…

Toinou : « Trickin’ upon di track » est très roots, « Deep in your » tend vers l’electro et en live, on a la possibilité de la transformer en techno bien psyché… Après bien sûr, le stepper est l’une de nos bases mais on se laisse la liberté d’en sortir et de faire autre chose au gré des chanteurs ou des musiciens rencontrés.

Joris : On a une base très dub, il y a toujours un skank, une basse dub et la caisse claire, mais après on prend un peu de tout. Mais c’est vrai qu’on sort rarement de la racine du dub.

M.E. : Pourquoi « Trouble of the world » ne sort-elle que maintenant (le 9 février) quatre mois après la release de l’album The Skankin’ Cat?

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L’album The Skankin’ Cat est sorti le 8 octobre dernier.

Toinou : A cause de problème de droits en Angleterre et en Allemagne. En fait, l’intro vocale est chantée par un groupe de gospel anglais qui est signé sur un gros label (Warner Music).

M.E. : En tout cas, avec son intro en canon, c’est vraiment la meilleure ou l’une des meilleures chansons de l’album non? (écoutez la ici)

Toinou : Oui c’est vrai! Ça fait longtemps qu’on la joue en live donc le public la connaît déjà malgré sa sortie tardive. Elle était partie au mixage en même que les autres tunes de l’album… D’ailleurs cette track va aussi sortir en vinyle 12′ courant mai avec « Trickin upon di track » et une autre version plus roots. Ce sera la première release du label clermontois Flower Coast Records!

M.E. : Des projets pour l’avenir proche?

Toinou : On part fin mars en mini tournée en France, Suisse (Saint-Gall), Belgique (Anvers) et Italie (Milan). Sinon la prochaine grosse date française pour nous, c’est la ODG night le 18 avril au Transbordeur de Lyon avec Panda Dub, OnDubGround, Tetra Hydro K et plein d’autres artistes…

M.E. : Dernière question, c’est qui le fameux « skankin’ cat » qui donne son nom à votre album au fait?

Toinou : Le « skankin’ cat », c’est celui qui est le plus régulier de toute la soirée dans sa danse! Il est vraiment là pour faire le métronome pendant la session.

M.E. : Ce n’est pas une idole?

Joris : Non non, rien à voir avec dieu… C’est juste un bonheur, nous on est sérieux dans notre musique, mais on essaie de la donner avec amusement et plaisir. Les gens peuvent kiffer sur ce truc, mais on ne va pas leur dire : « aimez ça » ou « pensez-ça ». Le chat nous accompagne partout et on en a même deux modèles, l’un pour les voyages en train et l’autre plus gros quand on se déplace en voiture!

Recueilli par Emmanuel « Blender ».

Ecoutez et téléchargez l’album The Skankin’ Cat ici : http://odgprod.com/2015/02/mahom-skankin-cat/
et ici :

 Retrouvez le chronique de The Skankin’ Cat ici : http://musicalechoes.fr/2014/10/chronique-lp-the-skankin-cat-de-mahom/