Chronique : « Walk the walk » de Brain Damage

C’est ce vendredi 16 octobre, que sort le neuvième album studio de Brain Damage, Walk the walk, enregistré au studio Harry J de Kingston avec des chanteurs yardies de renom. Martin Nathan semble ainsi revenir dans le sillon du reggae originel et prendre le risque de produire une musique plus attendue voire convenue. Ce serait mal connaître la discographie du Stéphanois qui, depuis 1999, a toujours réussi à surprendre musicalement. Pourquoi en serait-il autrement sur ce dernier opus?

L'album Walk the walk sort le 16 octobre sur le label Jarring Effects.

L’album Walk the walk sort le 16 octobre sur le label Jarring Effects.


Depuis désormais une quinzaine d’années, chaque nouvel album de Brain Damage prend le contre-pieds du précédent et raconte une histoire musicale très cadrée artistiquement à mille lieux des albums patchwork qui se multiplient, y compris dans le reggae/dub. Du premier Always Greener (on the other side) (quelle claque à l’époque!) au très sombre Burning before Sunset, du surprenant Shorts Cuts (que des morceaux de moins de deux minutes!) au très réussi Empire Soldiers, sorti il y a pile deux ans avec Vibronics, Brain Damage n’a jamais fait deux fois la même chose, mais des disques cohérents et précis, dirigés par une ligne définie au préalable.

Kiddus I, né en 1944.

Kiddus I, né en 1944.

Celle de ce dernier album, Walk the walk, l’est tout autant. L’idée était donc cette fois de se rendre en Jamaïque pour enregistrer des chanteurs vétérans et nom des moindres : Ras Michael, Willi Williams, Winston Mc Anuff, Horace Andy et Kiddus I, qui tous signent deux morceaux chacun sur un disque très resserré qui en compte dix pour 42 minutes de musique.
Bénéficiant d’une amitié de longue date avec le producteur et ingénieur du son, Samuel Clayton Jr, Martin Nathan a ainsi pu travailler dans l’historique studio Harry J, au 10 Roosevelt Avenue de Kingston, là où furent enregistrés par exemple, les albums Rastaman Vibration ou Catch A Fire de Bob Marley dans les années 70!

Une destination mythique tout sauf anodine pour enraciner un peu plus la musique de Brain Damage dans le dub le plus roots après le tournant amorcé par l’album Dub Sessions en 2012. D’ailleurs, cette orientation du retour à la source du reggae, se confirme très vite dès l’ouverture du disque avec le morceau qui donne son nom à l’album : « Walk the walk ». Un titre de reggae soyeux et profond, très cadencé sur lequel le rasta Ras Michael, lance des imprécations plus qu’il ne chante sur une musique, à la fois très roots, mais très moderne.

Car Walk the walk, au-delà du contexte et de l’enrobage vintage d’un Kingston Seventies qui n’existe plus vraiment, n’est pas un album de reggae/roots mais bien de dub actuel ! Si tous les morceaux sont chantés (et donc non strictement dubs, car non instrumentaux), tous ont aussi au commun d’avoir une structure rythmique propre au dub avec un son travaillé et mixé comme il le serait sur une version! Sur le troisième track, « Lion and Goat », enlevez la voix de Winston Mc Anuff, vous obtenez un dub dévastateur mené tambour battant par un couple basse/batterie déchaîné, soutenu par des percussions et un skank de guitare qui sert de rampe de lancement au chant si particulier du rootsman.

Chaque instrumental navigue d’ailleurs subtilement entre le dub pur et le roots moderne avec des lignes de basse obèses, des tempos cadencés, des batteries qui claquent, mais aussi des riddims suspendus et étirés,  des sirènes, des instruments à vent et des percussions « dubbées » à coups d’échos et de delay qui allongent les morceaux de la plus belle des manières comme sur « Pray fi di Youth » feat. Willi Williams ou le magnifique et poignant remix du hit d’Horace Andy, « Youth of Today », qui prend une nouvelle dimension ici. Peut-être encore plus profonde grâce à un mix plus appuyé !

Le brûlot de Willi Williams !

Parfois, le curseur se déplace même sur le terrain du stepper comme sur le premier single dévoilé de l’album, « Fyah Bun » où le kick martial et répétitif, marque de fabrique de Brain Damage, rappelle l’époque du label Bangarang ! Le message lapidaire de Willi Williams, « Bun Fyah bun dem » se transforme en véritable brûlot qui, conjugué à un rythme effréné, produit une véritable petite bombe! (Écoutez ici).

Martin Nathan aux machines et Willi Williams au chant sont en tournée actuellement en France!

Martin Nathan aux machines et Willi Williams au chant, sont en tournée actuellement en France! Photo : web.

Et même sur les morceaux plus calmes, « Vamp Dem » ou « Grandma Puddin' », tous les deux chantés par Kiddus I ou le superbe « Love makes the world go round » de clôture, les rythmiques restent clairement dubs quoique plus aériennes et légères. Les voix éraillées et poignantes des vieux rootsmen y entrent comme elles en sortent : avec le plus grand naturel. Comme si elles jouaient à cache à cache avec une musique pas construite pour elles, mais avec elles. En cela, l’album est une vraie réussite puisqu’il réussit à ne pas compromettre la musique radicale de Brain Damage en laissant des espaces réduits aux chanteurs qui arrivent pourtant parfaitement à s’exprimer. Un tour de force qui résulte sans doute d’un grand professionnalisme des deux côtés : celui de Martin à la composition et au mix et celui des vocalistes chevronnés qui jouent tous le jeu avec grand talent.

Willi Williams, Winston Mc Anuff et les autres arrivent à nous toucher avec leurs timbres si particuliers et atypiques qui expriment une sensibilité d’autant plus grande, que ces chanteurs ont tous la soixantaine bien tassée voire plus et évoquent ici leur enfance, leur jeunesse et leur éducation avec beaucoup de simplicité. Brain Damage pour sa part poursuit son chemin musical, fort d’un nouveau succès. Ce Walk the walk réussit à insuffler un esprit roots à une musique toujours aussi ambitieuse et sans concession. Roots ou dub, peu importe l’étiquette finalement, la magie opère et fait de ce disque un témoignage rare : celui de deux époques du reggae, distantes de quarante ans, qui réussissent le temps d’un album, à se marier et s’influencer sans perdre ni leur essence ni leur identité.

Emmanuel « Blender ».

* « Walk the walk » sort ce vendredi 16 octobre sur Jarring Effects, en LP vinyle, CD et numérique.

*Brain Damage et Willi Williams sont par ailleurs en tournée française actuellement, notamment à La Maroquinerie de Paris ce mardi 20 octobre, avec Weeding Dub en première partie. Plus d’infos ici : http://musicalechoes.fr/event/brain-damage-meets-willi-williams-paris/

Tracklisting :

1-« Walk the Walk » featuring Ras Michael
2-« Vamp Dem » featuring Kiddus I
3-« Lion and Goat » featuring Winston Mc Anuff
4-« Mama Words » featuring Horace Andy
5-« Pray Fi Di Yout »s featuring Willi Williams
6-« Fyah Bun » featuring Willi Williams
7-« Youts of Today » featuring Horace Andy [Harry J 2015]
8-« Birthday Song » featuring Winston Mc Anuff
9-« Grandma Puddin’  » featuring Kiddus I
10-« Love Makes the World go Round » featuring Ras Michael.

Le top 3 tunes du chroniqueur :

1-« Lion and Goat » feat. Winston Mc Anuff
2-« Fyah Bun » feat. Willi Williams
3-« Youts of today » feat. Horace Andy.

Plus d’infos sur le site de Brain Damage ici : http://brain-damage.fr/

Écoutez le morceau « Fyah Bun » ici :