Roots Arna / Salomon Heritage : « Le sound system, c’est une sacrée mission ! »

Fondateur de Salomon Heritage, principal sound de Montpellier, Roots Arna baigne dans la culture sound system depuis près de vingt ans. Producteur et soundman, ce dernier nous parle de la scène reggae/dub française, mais aussi de ses expériences récentes aux États-Unis et en Jamaïque. Ardent défenseur des dubplates sur acétate, l’homme qui vient de sortir le LP de The Riddim Activist sur son label, nous livre sa vision du milieu sound system dans une longue et riche interview sans langue de bois !

Roots Arna, lors de la Montpellier Dubplates Conference en avril.

Roots Arna, lors de la Montpellier Dubplates Conference en avril. Photo : Etienne Bordet.


Musical Echoes : Alors pour commencer cet entretien, peux-tu te présenter?

Roots Arna : Je suis le sélecteur et fondateur du sound system Salomon Héritage qui existe depuis sept ans maintenant. C’est aussi un label de musique sur lequel on a sorti plusieurs productions, avec dix références maxis et deux LPs.

J’ai commencé dans le reggae vers les années 1995, où j’avais un sound system qui s’appelait Roots Spirit. J’habitais dans le 13ème arrondissement de Paris, et c’est à ce moment là que les sound systems ont commencé à émerger. À l’époque, les soirées se déroulaient essentiellement dans ce quartier dans des salles comme le Massena, l’espace des Peupliers et aussi les péniches. Et donc j’ai fait mes premières soirées reggae dans un squat qui s’appelait Le Baobab en 1996. Ça a duré quelques temps puis on a décidé de dissoudre le sound avec mon pote.

Je n’ai repris les sounds qu’en 2000-2001 où j’ai intégré Jah Works Promotion, toujours à Paris. J’étais le sélecteur du sound et j’y suis resté pendant huit ans. Après avoir quitté Jah Works Promotion, je n’ai pas fait de musique pendant quelque temps. Je n’avais pas de sound. C’est en 2009 où j’ai refondé un sound system, avec la construction d’une sono : Salomon Heritage. Également le label du même nom avec un premier maxi de Unruly « Seek of This Pain » et sur l’autre face avec King General « Done With The Joking ».

« Aux États-Unis, le mouvement sound system part de zéro »

M.E. : Depuis les débuts de Salomon Heritage, Ras Tweed t’accompagne en tant que MC dans les sessions et aussi sur tes productions, cette collaboration a même abouti à un album solo sorti en 2014 « Mek a Raise ». Comment vous-êtes vous rencontrés?

Arna : Je suis arrivé à Montpellier en 2006. Au départ, je ne le connaissais pas. C’est marrant parce qu’on habitait tous les deux dans la même ville mais sans se fréquenter. Et un jour, je suis parti chez Murray Man dans son studio à Mellow Vibes dans la ville de Birmingham et c’est là qu’on s’est rencontré et qu’on a commencé à travailler ensemble.

Roots-Arna-et-Ras-TweedM.E. : Lors de vos sessions, on sent qu’il y a une réelle complicité entre vous.

Arna : Oui on essaie de se mettre simplement dans l’état dans lequel on aimerait que les gens soient, sans vraiment se prendre au sérieux et donc de transmettre une énergie positive au public.

M.E. : L’été dernier, tu as fait quelques sessions à New-York? Peux-tu nous raconter tes impressions sur les soirées outre-atlantique? L’ambiance des sessions est-elle différente qu’en France ou en Angleterre?

Arna : À New-York, c’est vraiment le début du mouvement. Il existe très peu de sound systems et pour moi, aucun ne sont véritables. Il y a qu’un seul sound, c’est Massada Rock Sound System de Brooklyn avec qui j’ai joué sur une date. Après il y a mon ami Tiqur Ambessa qui lui, anime des soirées dans des bars, des lieux musicaux mais sans sono. Donc j’ai joué avec lui et Brother Echo, qui était mon ancien MC en France jusqu’à ce qu’il parte vivre à New-York. Au final, il y a eu quatre dates dont celle avec Massada Rock et une autre à Oakland (Californie) avec Inner Standing Sound System.
Lui, il se bouge vraiment en organisant des soirées quasiment tous les mois. Il vient juste de lancer son label avec la sortie d’un super maxi d’ailleurs avec Joshua Hales et Dre Z. Après tu as Ras Kush avec son label Black Redemption. Mais comme il n’a pas vraiment de promoteur, il se fait booker sur quelques dates mais il n’a pas de sound et n’organise pas non plus d’événements.

Si tu veux le mouvement sound system, il part de zéro. Aux États-Unis, ça a toujours été le live, et ce qu’ils connaissent du sound, ce sont les clash de dancehall. Le côté dub n’a pas encore traversé l’Atlantique mais par contre, les gens ont très bien accroché, d’autant que beaucoup d’entre eux connaissent ce style même s’il y a très peu de soirées. Et si on était pas nombreux, ils étaient en pure vibes parce qu’ils attendent ça depuis des années. Je pense qu’il existe une demande du public et que pour le moment,, ça ne s’est pas encore organisé réellement. Mais je suis convaincu qu’il y a moyen de faire quelque-chose.

« En Jamaïque, ils viennent facilement danser, c’est leur culture »

M.E. : Tu as aussi joué au Kingston Dub Club en Jamaïque?

Arna : Yes c’était vraiment super ! En fait, ils étaient très contents de voir un Européen qui garde leurs traditions car j’ai joué que du dubplate et du vinyle. Acétate, poli-vinyle et pas de CD. J’ai joué énormément de roots, de classiques. Et ça a beaucoup plu parce qu’aujourd’hui, plus personne ne fait ça en Jamaïque.
Enfin si tu as Gabre Selassie qui fait ça justement aux soirées dans lesquelles j’ai joué mais il faut admettre que ça s’est perdu. L’accueil du public était génial, une très bonne connexion, j’ai rencontré pas mal de gens sur place, une super vibes, des gens qui dansent, qui se libèrent, qui se détachent. Ils ne sont pas du tout timides les Jamaïcains, ils se sentent bien, ils sont free. Ils viennent facilement danser et il y a personne devant le mur ! (rires).
Mais c’est normal, c’est leur culture. Nous en France, c’est plus la bouffe et la mode. Là-bas c’est la musique. Quand tu vas aux racines de cette culture, tu te dis que ce n’est pas pour rien que le roots est né sur cette île, que ce sont eux qui ont inventé cette musique et personne d’autres.
De la même manière que Rastafari, ça vient de Jamaïque et pas d’Éthiopie. C’est à dire que la révélation et cette spiritualité, elle vient de Jamaïque. Quand j’étais là-bas, le fait de me retrouver avec les éléments, la force du natural mystic, j’ai compris pourquoi ce mouvement était né là-bas.

M.E. : C’est aussi devenu un voyage spirituel en quelque sorte?

L'affiche du Kingston Dub Club en août dernier.

L’affiche du Kingston Dub Club en août dernier.

Arna : Yes j’ai eu un fort contact avec le natural mystic qui m’a fait beaucoup de bien. Pourtant, j’ai déjà voyagé dans d’autres pays « exotiques », mais il y a quelque chose de mystique sur cette île, une connexion avec la nature vraiment particulière. Cela fait que tu peux comprendre pourquoi les gens sont si transcendés par cette musique et s’expriment à travers elle.

Donc le fait d’aller à la source était un moment que j’attendais depuis longtemps et je n’ai pas du tout été déçu, bien au contraire! J’ai été de surprises en surprises. Bon, je t’avoue que je partais un peu à reculons car je n’avais pas eu forcément que des bons retours et moi j’avais envie de retrouver la Jamaïque de Rockers (film jamaïcain sorti en 1978 qui montre la culture reggae à son apogée NDLR). C’est vrai que j’avais peur de me retrouver là-bas avec que du dancehall, des bad man et de la violence. Mais pas du tout. Aucune embrouille durant le séjour, j’ai rencontré que des gens accueillants, avec le sourire, pleins de rastaman, que du positif et de quoi repartir avec une bonne image !

M.E. : Pourquoi faire le choix de graver sur acétate plutôt que sur CD?

Arna : Déjà, c’est pour une qualité sonore premièrement. Cela donne une chaleur au son et une dynamique que le CD n’a pas. Le CE, c’est très puissant et métallique. Les fréquences deviennent du 0 et du 1. Nous, notre corps est fait à 90% d’eau et quand on prend la musique en session, ce sont les fréquences et les ondes sonores qui réagissent sur nos molécules d’eau. Elles rentrent alors en réaction, et c’est là qu’on a du ressenti. Les fréquences analogiques (vinyle), quand elles deviennent numériques (CD, wav, mp3…), c’est une autre histoire. Si tu veux, on écoute le même son, la même musique, mais l’onde ne sera pas la même et ne réagira pas de la même façon sur notre corps. Et moi j’y crois, c’est très important. Avec le vinyle, tu as une dynamique, c’est plus chaud et même pour l’objet, le support, que je trouve plus agréable à jouer et à manipuler.

« Tout le monde parle de dubplates, mais un(e) dubplate, c’est un acétate ! »

M.E. : Au-delà de ça, quand tu joues un dubplate, c’est donc forcément un acétate…

Arna :
Oui car pas mal de gens aujourd’hui se trompent. Tout le monde parle de dubplates, mais un dubplate, c’est un acétate. La plupart des sounds jouent des morceaux exclusifs et pas de dubplates. Quand tu prends un morceau exclusif pour le graver, en fait, tu fais un mastering spécial pour ton sound system. Car le morceau, pour le mettre en acétate, il y a une personne qui va faire un mastering destiné à sonner sur une sono. Si tu l’envoies dans un magasin, ils vont le faire à leur sauce. Mais si tu vas voir, en  la personne que je vais voir pour mes productions, Leon de Music House, qui presse des acétates depuis quarante, il te fait sonner la musique pour que ça soit jouer en sound avec des aigus qui scintillent, des basses rondes… Et certains morceaux que j’ai, qui sont sortie en vinyles, j’ai les mêmes en acétate et ils sonnent mieux que sur le pressage vinyle.

M.E. : Tout ça grâce au mastering ?

Arna : Oui au pré-mastering qui est fait sur l’acétate. Alors tu as des gens, ils disent que l’acétate, c’est trop cher, ça s’abime avec le temps pour une durée de vie limitée. Mais j’ai envie de leur dire : « c’est quoi votre carrière en sound system » ? Moi je ne compte pas faire des sessions pendant cent ans! J’en ai déjà quarante alors si je peux en faire le double, c’est déjà très bien! Et dans quarante ans, ces mêmes dubplates pourront encore être joués. Là, on joue des dubplates qui datent des années 70 donc pourquoi ceux qu’on presse aujourd’hui ne pourraient pas l’être plus tard? Certains disent qu’il y a des crépitements. Oui, c’est un dubplate, un acétate et c’est bien! Et quand tu joues fort en sessions, les crépitements, tu ne les entends plus. J’ai fait presser pas mal de poly-vinyles, et tous sont plus usés et ont un son moins bon que mes acétates.

Donc pour moi, l’acétate reste le roi. Il a un bien meilleur son et s’use moins vite. Au final, ça va faire vingt ans que j’en joue à toutes les soirées et je peux tous les jouer encore. Ils ont tous tourné au moins une centaine de fois et ils sont encore là. Après tout dépend l’utilisation que tu vas en avoir. Et suivant l’endroit où tu vas les presser, l’usure sera différente. J’ai pressé dans pleins d’endroits et certains sont plus usés que d’autres. Et pour revenir aussi au support, c’est juste plus joli, plus sympa et je préfère le craquement du vinyle plutôt que la rayure du CD !

Mastering.

Mastering chez Leon, Music House, à Londres.

M.E. : J’aimerais savoir enfin comment tu prépares tes sessions et tes sélections? Tu fonctionnes toujours de la même façon ou tu t’adaptes suivant le line-up ?

Arna : J’ai des dubplates que je vais jouer par rapport à la période de promotion du morceau. J’ai toujours une box de dubplates avec une cinquantaine d’exclus à passer. Ensuite, il y a les productions du label. Et en vinyle, j’en prends quelques-uns et j’essaie qu’il tournent d’une soirée à l’autre. J’aime aller piocher dans les productions que j’aime bien, donc je me dis allez ce soir, je prends un Twinkle Brothers, un Yami Bolo et voilà…

« Avant d’avoir une sono, il faut déjà avoir une bonne culture musicale »

Après je joue essentiellement du roots et un peu de new roots suivant les soirées et on travaille en amont des morceaux avec Ras Tweed pour qu’il connaisse un peu les morceaux. Ça lui permet de les préparer pour qu’on offre un show de qualité au public. Comme par exemple, quand je joue au Mélomane Club pendant cinq heures, là je peux construire une sélection où je vais aller dans tous les styles de reggae et dans toute sa globalité.

J’aime le reggae, en passant le new roots, le early digital, le roots, le dub. Dans des soirées comme ça, je vais pouvoir tout survoler. Mais si on m’appelle en booking pour un set de deux heures, c’est plus compliqué. Effectivement je vais jouer roots au début car c’est la musique que je veux promouvoir, je vais jouer des dubplates et la soirée se termine rapidement, surtout si tu as aussi tes productions à jouer.

M.E. : Cela nous emmène au dernier album Back to the Roots de The Riddim Activist, sorti le 22 avril dernier. Peux-tu nous en dire plus sur l’histoire de ce LP que tu as produit sur ton label ?

Arna :  Tous les titres ont été composés par Riddim Activist, riddim maker de Toulouse et qui fait partie d’un collectif, Conscious Embassy regroupant un sound system, I Station, et deux riddims makers avec Riddim Activist et Dr Justice. On est en contact depuis plusieurs années et j’aime énormément le style de riddim qu’il produit, c’est très seventies, ça sonne rockers et j’aime promouvoir ça avec Salomon Heritage. Alors j’ai voulu produire un album qui a abouti sur cet opus cent pour cent instrumental avec un style très rockers et mixé à la King Tubby style.

On avait plus de morceaux que les quatres du LP final mais on a dû restreindre. J’ai pris certaines compositions de Riddim Activist, et là dessus, j’ai fais poser des artistes dessus. Avec Patrixx Matics à la trompette, I-Jah Salomon au saxophone, Mulu à la contrebasse et Natasha de Toulouse à la flûte, qui elle a été enregistré par Riddim Activist. Le projet a mis plusieurs années avant d’aboutir avec de nombreuses étapes, plein de changements. On a pris le temps de faire ce qu’on voulait, ce qu’on recherchait et ça a pris du temps. Il a même failli ne jamais voir le jour donc finalement, on est tous très content qu’il sorte aujourd’hui…

Le mixage s’est fait au studio Conscious Embassy à Toulouse par Riddim Activist, à l’ancienne en quatre pistes. Avec des effets analogiques comme par exemple un Roland Tape Echo, un HH Tape Echo, une spring reverb dans le but d’avoir une sonorité vintage. C’est pour cette raison qu’on l’a appelé Back to the Roots.

La pochette de LP

La pochette de LP, Back to the Roots, de The Riddim Activist, sorti sur Salomon Heritage.

M.E. : Activiste du mouvement sound system depuis près de vingt ans, aurais-tu des conseils à donner aux jeunes qui voudraient monter leur sound ?

Arna : Si je peux avoir un conseil : avant d’avoir une sono, il faut déjà avoir une bonne culture musicale ! Car encore une fois, beaucoup de gens pensent qu’un sound system, c’est avoir une sono mais faut avant tout avoir une sélection, de savoir proposer un show au public. Je pense que cela prend du temps et que moi-même avant d’avoir ma sono, j’ai acheté des disques pendant vingt ans. Maintenant, j’ai l’impression qu’il y a des sound systems qui mettent la charrue avant les bœufs, et qui veulent tous avoir une sono, un pré-amp très vite…

Mais il faut aiguiser son oreille et observer les autres crews, comment ils travaillent… Et savoir prendre le temps de faire les choses et de ne pas lâcher ensuite. De toute façon, il faut que ce soit une passion car ce n’est pas un milieu où il y a beaucoup d’argent à gagner. Donc il faut vraiment le faire avec la foi et y mettre du cœur sans avoir peur de casser des œufs !
C’est une sacrée mission, c’est toute une vie et une fois que ce choix est fait, il faut s’investir. Mais le conseil que je veux donner surtout, c’est vraiment de s’enrichir musicalement et d’écouter beaucoup de musiques. D’écouter les fondations, et pas forcément d’aller vers les morceaux les plus recherchés, les plus côtés. Tous les styles de musiques, les styles de reggae, tous les différents producteurs pour avoir une culture musicale J’ai énormément de respect pour les sounds « musicaux » grâce à leur sélection.

M.E. : Selon toi, pourquoi les sound systems attirent de plus en plus de personnes, en particulier en France où les sessions se sont multipliées ces dernières années?

Arna : Je pense tout simplement que c’est une musique qui est powerfull (puissante) et qui parle aux gens. L’énergie véhiculée par cette musique touche les gens et ils se reconnaissent à travers son message universel qui parle à tout le monde. Quand ils viennent en sessions, ils se sentent libérés, ils sont interpellés par ce message et après ça fait effet boule de neige. De plus en plus de gens se sont intéressés à ce mouvement et c’est super ! Finalement, ça permet de faire des plus gros événements, d’élargir le public et ce n’est que du positif.

Propos recueillis par Robin M. pour Musical Echoes.


Écoutez les productions de Salomon Heritage ici :


Regardez un extrait de la session de Salomon Heritage à la Dubplates Conference #1 de Montpellier ici :