Pilah (Kaly Live Dub) : « Il faut que les zicos n’aient pas peur de prendre des risques et de faire de la musique pour ce qu’elle est ! »

DUB INTERVIEW ! Voilà vingt ans que Kaly Live Dub défriche les chemins de la musique dub. Pour marquer le coup, le groupe sort un 45 Tours collector sur le label Hammerbass. Guitariste historique du groupe, Paul Kozmik aka Pilah, revient sur l’histoire et la carrière de la formation lyonnaise, fondatrice avec quelques autres, de la scène dub live française. C’est également l’occasion de lui demander son avis sur le dub actuel et le mouvement sound system auquel il prend part avec Dub Addict. Le crew lyonnais joue d’ailleurs dimanche 10 juillet au Dub Camp festival.

Kaly Live Dub en plein live ! Photo : Guillaume Albertine.

Kaly Live Dub en plein live ! Photo : Guillaume Albertine.

Musical Echoes : Vous fêtez vos vingt ans cette année, mais en fait Kaly Live Dub a commencé avant 1996 vue que votre première release « Orange Dub » est sortie en 1995 non ? Comment cette aventure a commencé ?

Pilah : On s’est rencontrés vers nos dix-huit ans et on avait la même passion pour le reggae et le dub des années 70, on faisait déjà tous de la musique dans des petites formations et on a commencé à en faire ensemble…

M.E. : Kaly est né à Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse comme High Tone notamment, il y avait une effervescence musicale là-bas à l’époque ? Aviez-vous alors le sentiment d’être parmi les précurseurs du dub live français qui commençait à peine à émerger en France avec d’autres groupes comme Improvisators Dub à Bordeaux ou Zenzile à Angers… ? Est-ce qu’il y avait une connexion et des échanges avec ces groupes ou d’autres ?

Pilah :  À Lyon on répétait dans le même local avec High Tone, donc oui l’émulation était facile, car en plus, Dom (Dominique Peter, la batteur d’High Tone NDLR), était le batteur des deux groupes au début.

Pour le reste de la scène dub française de l’époque,on s’en est aperçu plus tard, justement quand chaque groupe est allé jouer hors de sa ville d’origine, et notamment dans la ville d’un des autres groupes. Par exemple, je me souviens d’une soirée au Pez Ner (salle de concert à Villeurbanne, aujourd’hui fermée NDLR) à Lyon où on a rencontré pour la première fois Impro (Improvisators Dub). C’est ce jour la qu’on s’est rendu compte que d’autres groupes faisaient la même chose que nous ailleurs en France, et c’est là aussi  que ça a mis un vrai coup de motivation a toute monde et que le mouvement a pris forme. Il n’y avait pas le net a l’époque, du moins pas comme aujourd’hui…

Le groupe Kaly Live Dub.

Le groupe Kaly Live Dub.

M.E. : Est-ce que tu te souviens de comment vous travailliez alors ? Musicalement, comment procédiez-vous pour les compositions et les enregistrements?

Pilah : Au début, on travaillait sur bande ou sur ADAT (format d’enregistrement numérique 8 pistes utilisant des cassettes Super-VHS, NDLR), donc le plus gros du boulot de composition et de mise en place se passait au local de répétition. Les séances de studio étaient chères et les rere (ré-enregistrements NDLR), très compliqués donc il fallait vraiment bien préparer son morceau en amont.

M.E. : Vos premiers morceaux sont souvent bourrés de samples en tout genre ? D’où cela vient-il ?

Pilah : Les samples, c’est Uzul (le machiniste du groupe) qui s’en charge pour la majeure partie. Surtout sur les premiers albums, ça a été notre « pivot » pendant longtemps et encore aujourd’hui, on en utilise de temps a autre. La thématique cinématographique voire expérimentale, est une facette que l’on a toujours aimée et exploitée.

M.E. : Votre premier album, Electric Kool Aid, ne sort qu’en 2001, c’était compliqué de sortir un album à l’époque ?

Pilah : Oui, compliqué c’est le mot, déjà rien que le studio, c’était délicat ! A l’époque, les labels ne couraient pas les rues, par chance on a rencontré assez rapidement Cyril de Kubik, qui nous a sorti notre premier maxi 1 ,4Khz et qui nous a rapidement redirigé vers Pias, pour sortir quatre albums par la suite, dont ce premier album.

« Notre identité sonore, c’est no limits, no barriers… »

M.E. : Musicalement, au regard de toute votre discographie, aussi bien les albums que les projets solos ou les maxis, votre musique est extrêmement variée et mouvante et part dans de nombreuses directions… Quelle est l’identité sonore de Kaly Live Dub s’il est possible de la définir ?

Pilah : Oui, on se rejoint sur le reggae dub des 70s, mais par ailleurs, chaque membre du groupe a ses propres influences personnelles avec ce qu’il a écouté ou aimé… Les autres musiciens avec qui on a travaillé sur d’autres projets alimentent également l’inspiration. Tout ceci constitue une richesse à nos yeux et on a toujours cherché à s’en servir le mieux possible. C’est ça qui a constitué notre identité sonore. La réponse est aussi un peu dans le fait de se poser cette question, laquelle revient sur le tapis régulièrement et nous pousse à continuer : no limits, no barriers

M.E. : Votre dernier album paru en 2013, Allaxis, est presque entièrement tourné vers le dubstep… Personnellement, cet album m’a vraiment surpris. D’où est venue cette direction très bass music ?

Pilah :  Ça nous a charmé et on a vite trouvé un point commun entre les prods Wackies, Sly and Robbie et le dubstep. Cette lourdeur sur le troisième temps nous a motivés et on l’a exploitée.

M.E. : A contrario, ce nouveau titre avec Johnny Clarke (écoutez la version dub complète ci-dessous), marque un retour au roots de vos débuts. J’imagine que c’était voulu ?

Pilah : Oui, car c’est cette musique qui nous a réunis à l’époque et à laquelle on rend hommage aujourd’hui a travers ce skeud.

M.E. : Pourquoi le choix de Johnny Clarke pour le lead vocal ? Comment s’est faite la connexion avec lui et comment vous l’avez enregistré ? C’était facile de bosser avec lui ?

Le 45T anniversaire avec le légendaire Johnny Clarke au chant.

Le 45T anniversaire avec le légendaire Johnny Clarke au chant, vient de sortir dans les bacs sur le label parisien Hammerbass.

Pilah : Il fait partie des références incontournables pour ceux qui aiment cette musique, il est un des rares a être encore vivant et accessible aujourd’hui, et on l’a vraiment beaucoup écouté et apprécié. De plus, il était souvent entouré des meilleurs musiciens et ingénieurs du son de l’époque dans ce style, c’est le coté mystique de cette musique qui nous a tous transcendés…
Lors de nos récentes Jam session, cette instru est tombé naturellement, sans se poser de question, au feeling. En la réécoutant on s’est dit que ça collerait vraiment bien avec Johnny Clarke qui se l’est facilement approprié et nous a tous fait très plaisir.
Travailler avec lui fut simple et sans histoire, on lui a envoyé notre tune qui lui a plu, un mois après on avait le vocal sur notre boite mail.

M.E. : Compte tenu des difficultés économiques et de la crise du secteur musical, penses-tu qu’il y a encore de l’avenir pour les groupes de live où les musiciens sont nombreux comme le vôtre ou d’autres qui ont initié le dub live français et qui tournent encore, mais parfois difficilement…
 ?

Pilah : À mon avis l’avenir des groupes live sera décidé par le public certes, mais aussi par les groupes eux-mêmes, ce qui plait aux groupes comme au public, c’est la nouveauté ou l’audace. Je n’arrive pas vraiment a bien me rendre compte si cette dite « crise » a un réel impact sur le mouvement dans son ensemble.
C’est un vaste sujet, bien des paramètres entrent en compte, mais le principal à mon avis réside dans l’envie de se donner les moyens d’accomplir quelque chose, peu importe le nombre de gens et le fric…

M.E. : Parallèlement à Kaly, tu as créé le collectif Dub Addict sound system dès 2002. Peux-tu nous raconter les bases de ce projet et sa raison d’être ?

Pilah : C’est parti d’une révélation brutale lors d’un sound avec Aba Shanti à Lyon avec sa sono… Grosse claque et amoureux direct ! On a essayé de reprendre le concept en le modifiant un peu, c’est a dire intégrer des lives en multipistes et pas uniquement de la sélection.

« La scène sound system est un peu trop fermée à mon goût »

M.E. : Comme tu appartiens pleinement aux deux mouvements, le dub live et le sound system, comment tu vois l’évolution de ces deux scènes en France ? Sont-elles complémentaires, parallèles ou vraiment très différentes selon toi ?

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Pilah en sound system, lors du premier Dub Master Clash, en décembre 2015, à Clermont-Ferrand. Photo: Robin M.

Pilah : Je trouve la scène sound system un peu trop fermée a mon goût avec des codes trop strictes, quand au dub live je ne vois que très peu de relève pour le moment, et malheureusement, à cause des œillères de la scène sound system, les deux ne se parlent pas trop…
Donc elles offrent chacune quelque chose  de différent pour le public mais au niveau des collaborations artistiques, il y a encore beaucoup à faire…

M.E. : Dirais-tu qu’il est plus facile de tourner avec un sound system aujourd’hui qu’avec un groupe de live ? Quels sont les avantages et les inconvénients des deux configurations pour toi qui les connais bien toutes les deux ?

Pilah : Les deux ne sont pas faciles étant donné la logistique assez lourde dans les deux cas. Pour le groupe, il y a beaucoup de backline et des contraintes techniques à gérer au coup par coup, donc beaucoup de régie et du monde a gérer sur la route. Cependant le fait de faire les morceaux ensemble au local et de les jouer pour la première fois sur scène reste toujours un plaisir ! Pour les sound systems, la sono en elle-même a vite fait de te prendre à la gorge au niveau financier… Par contre l’autonomie facilite pas mal de détails techniques, et génère moins de stress et on en sound, on se pose moins la question de savoir si il y aura tout ce dont on a besoin pour jouer une fois sur place. En plus, cette scène est en plein essor donc ça fait plus d’opportunités de jouer… Le plus simple reste le sound system quand on est invité sur une autre sono que la sienne !

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Pilah avec une partie de son sound system. Photo pour la sortie de l’album, The good, the Bad and the Addict avec Ivan-Jah et Joe Pilgrim.

M.E. : Quelles différences fais-tu entre les publics en sound et en concert si tu en fais. Penses-tu que les fans de dub live des années 2000 se retrouvent aujourd’hui dans les sound systems en France ?

Pilah : Non, les deux publics sont différents je trouve, en âge et dans ce qu’ils recherchent. Les teenagers des sound systems, à mon humble avis, et cela n’est pas pour me déplaire, sont plus à  la recherche d’infra-basses et passer une bonne soirée entre potes sur du bon son qui « tape », alors que le publics des années 2000 a une approche plus mentale de la musique et sera plus à  l’écoute des détails et des finesses… Après, on peut retrouver les mêmes personnes en concert ou en sound, mais ils ne seront pas forcément venus avec la même envie à l’un ou à l’autre.

M.E. :  C’est une question volontairement un peu générale pour conclure, mais comment vois-tu l’avenir du dub en France ? Penses-tu qu’il soit entrain de sortir de l’underground ? Quelle est ta vision des choses et que souhaiterais-tu pour le futur de cette musique que tu as vu évoluer depuis plus de vingt ans ?

Pilah : 

Il faudrait qu’il y ait quelques hurluberlus qui tentent le coup sur quelque chose de vraiment original pour que l’on ne commence pas à s’ennuyer, et rendre la chose un peu trop commune… Le point fort est que cette scène a explosé ces dernières années et commence à ratisser plus large. Mais ça peut devenir son point faible car pas mal de ses acteurs s’embarquent dans des voies toutes tracées en pensant plus au marketing et à la réussite avant de penser à la musique elle-même.
En gros il faut que les « zicos » n’aient pas peur de prendre des risques et de faire de la musique pour ce qu’elle est. Ne rien attendre en retour au moment où ils sont en train de la faire, faire les choses pour ce qu’elles sont, et non pas pour un retour financier ou pour la notoriété. En général, si les choses sont bien faites, les gens apprécient et ça roule tout seul.

Propos recueillis par Emmanuel « Blender ».
Merci à Ivann Georges.

Écoutez le morceau « Rastaman Dub » en intégralité ici :

Regardez le teaser officiel de « Rastaman Chant » ici :


Un stack du Dub Addict sound system lors de la fête de la musique à Lyon, le 21 juin dernier.

Un stack du Dub Addict sound system lors de la fête de la musique à Lyon, le 21 juin dernier.