Mafia & Fluxy : « Quand on a fini les riddims, on appelle Gussie P qui vient faire un mix spécial. Il y en a un tas sur ces étagères, on les appelle les Shaka tapes »

Seule paire rythmique anglaise reconnue en Jamaïque, le bassiste Mafia et son frère batteur Fluxy pèsent lourd dans le roots anglais, depuis leurs débuts en 1977 avec le groupe The Instigators. Rares en France, ils sont pourtant bien à l’affiche de la 2ème édition du 93 Dub Club, organisée vendredi 10 novembre par Nyabin sound system.
Pour l’occasion, « Musical Echoes » republie une riche interview des deux musiciens, initialement parue en 2005 dans le magazine « Natty Dread ». 

Mafia, le bassiste et Fluxy, le batteur, en 2005. Crédit photo : Seb Carayol pour Natty Dread Magazine.

Whitehart Lane, North London. La maison natale des frères Leroy « Mafia » et Dave « Fluxy » Heywood se dresse dans un alignement de baraques victoriennes moyennement entretenues. De quoi ajouter au côté théatral de l’arrivée à Tottenham, quartier un rien tendu, à la tombée de la nuit, dans un mini-cab conduit par un prêcheur halluciné. Ambiance vite dissipée par l’accueil cool du bassiste Mafia, sourire en coin sur canine dorée, et de son frère batteur Fluxy. Ils frayent un chemin vers la cabine du studio, à l’étage, à travers des montagnes de cartons dans un couloir étroit. Posée, la paire rythmique la plus en vue de ces dix dernières années attend les questions.

Etes-vous nés à Londres ou en Jamaïque ?

Fluxy : Je suis né le 18 octobre 1963 dans cette maison.

Mafia : Moi c’est Leroy Mafia, né le 10 août 1962 au même endroit. Nous avons toujours joué ici, depuis que nous avons acheté une guitare à 5 livres, encore gamins. Mon frère a ensuite acheté un kit de batterie et nous avons commencé à groover, à apprendre.

Très vite, vous avez fait partie d’un groupe.

M : Oui, nous avons fondé un groupe appelé The Instigators,  qui était managé par Fatman (sélecteur et producteur de Fatman Hi Fi, NDLR). C’est grâce à lui que nous avons joué pour Bunny Lee, Johnny Clarke, Jah Stitch, Dillinger  et tous ces gens. Dans le groupe, il y avait nous deux et Scully aux claviers…

F : Des amis d’école…

M : Plus Binghi à la guitare, Red Eye à la guitare aussi. Et Courtney Buttler au lead vocal. C’est de cette époque que datent nos surnoms : un jour, on répétait en bas et mon frère a fait un roulement de batterie qui était… vraiment horrible ! Quelqu’un a dit : « Ce roulement sonnait vraiment fluxy ! », c’est un truc que tu dis en Jamaique quand tu cueilles une mangue immangeable, tu la balances en disant qu’elle est « fluxy »…

F : (mort de rire) C’est vrai ! Pour mon frère, c’est sa façon de jouer de la basse. Il jouait vraiment lourd, style « bad mafia ! » C’est resté aussi.

M : Avec ce groupe, nous avons dû sortir quatre ou cinq morceaux, la plupart sur le label Shuttle. Le premier était Let’s Make Love en 1980, sur lequel je chantais. Ensuite il y a eu Boom (12’’ Shuttle de 1983, NDLR), Pretty Girl, Your Love… A ce moment-là, on jouait aussi au 100 Club, dans le West End, avant tous les grands artistes jamaïcains comme Al Campbell, Trinity, Barrington Levy… ou des groupes anglais comme Tribesman ou Cimarrons.

F : On chauffait le public.

M : Oui mais c’est ainsi que tous ces grands noms ont été amenés à nous voir jouer, ce qui a été utile par la suite.

Mafia & Fluxy encadrent Beenie Man et Big Youth.

La suite, ça a été la connexion avec Bunny Lee ? 

M : En 1977, notre oncle Cleon est venu nous voir, de Jamaïque. Il était superintendant dans la police et nous a dit : « Vous devriez rencontrer Bunny Lee, c’est un bon ami à moi ». On admirait Bunny Lee, on achetait tout ce qui était produit sur les labels Jackpot ou Third World ! On était fan des Aggrovators.

F : C’est même en leur honneur que notre groupe a été nommé The Instigators.

M : Un soir, on est donc allé trouver Bunny Lee, de passage à Londres. Dillinger faisait un show et tout le monde répétait chez Roy Shirley. Enfin, dans la cave du restaurant qu’il avait à l’époque à Dalston… On était tout le temps fourré la-bas. « Bonjour, vous êtes Bunny Lee ? ». Lui : « Non. » Mais on ne s’est pas démonté : on a échangé nos numeros de téléphone et il a commencé à nous connaître.

Comment lui faisiez-vous entendre votre musique ?

M : On donnait nos cassettes 4 pistes à Fatman, puis il a commencé à nous enregistrer au début des années 80. Quand Bunny Lee s’est mis à enregistrer à Londres aussi, il a fait appel a nous.

F : The Chantelles, The Black Stones, Leroy Smart… Beaucoup ne sont pas sortis. Puis Jammys, avec Fatman, a commencé à venir ici, il nous a fait enregistrer aussi.

M : Ensuite, quand Courtney est mort, nous avons arrêté le groupe.

Pour vous lancer a votre compte. Que du roots ?

F : En 1987, nous avons demarre le label Mafia & Fluxy. Nous nous enregistrions nous-mêmes vocalement, ainsi que Tippa Irie, Sugar Minott, Cinderella, Lilly Melody… Au début, je n’aimais pas tout ce qui était digital, puis j’ai acheté une drum machine et Mafia un clavier DX-7. Steelie & Cleevie vibes…

M : La même année, on a joué pour la première fois en Jamaïque, au Reggae Sunsplash. On en a profité pour voir la famille, passer beaucoup de temps sur place jusqu’en 1990 et surtout pour enregistrer au studio de Sugar Minott nos propres productions.  On continue, d’ailleurs : les derniers en date sont Glen Washington et Tanya Stephens, on travaille meme sur un projet dancehall avec Sizzla, Capleton et quelques autres. C’est depuis cette période que Mafia & Fluxy sont « hot » en Jamaïque.

Et aussi en Angleterre, avec la scène UK roots qui suit Jah Shaka. Vous lui faites des instrumentaux spéciaux ?

F : Pas vraiment… Quand on construit des riddims roots (utilise ici comme « non lovers », NDLR), Shaka laisse une cassette. Puis Buttons et Brian Edwards, les Matic Horns, viennent ici et enregistrent live, on organise des « horns day sessions ». Sur scene, on n’aime pas trop jouer s’il n y a pas de vraie section cuivre. (rires).

Quand on a fini, on appelle Gussie P qui vient faire un mix spécial pour Shaka. Pure dubs. Il y en a un tas sur ces étagères, on les appelle les « Shaka tapes » (rires).

C’est avec tout ce beau monde qu’est faite la série d’albums de reprises « M&F present Roots and culture ». Avez-vous réenregistré tous les chanteurs ?

M : Non, non. Pour les cinq volumes de la série, Bunny Lee nous a passé les acapella d’epoque : Johnny Clarke, Barry Brown etc. Les autres, on les a fait poser : Luciano, Eek A Mouse …

Un autre personnage de votre galaxie, c’est Donville Davis (producteur nord-londonien du label Cousins et rééditeur des séries « Gold » NDLR). Quel est son lien avec vous ?

M : C’est tout simple, c’est notre cousin ! Gregory Isaacs lui a trouvé ce surnom. On était avec Donville en Jamaïque et je l’ai presenté à Gregory. Apres ça, chaque fois qu’il le voyait, le chanteur lui disait : « You allright, cousin ? » C’est resté.

Interview initialement parue dans le magazine « Natty Dread » en 2005. Propos recueillis et photo prise par Seb Carayol.
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L’affiche du 93 Dub Club, 2ème édition.

Toutes les infos sur le 93 Dub Club #2 ici :

93 Dub Club #2 : Mafia & Fluxy, Aba-Ariginal & Nyabin sound system @ Bobigny (93)