Édito #2 : « Le dub, ce n’est pas de la dub ! »

« La dub », voilà bien deux mots qui n’ont rien à faire ensemble. Et si cette méprise (si agaçante pour les puristes) n’était que le résultat d’une difficile définition de cette musique aux influences si diverses et variées ? Digressions autour du dub, son genre, son nom et son identité plurielle…

Pendant la Paris Dub Station #58, juin 2017. Photo : Tom « Tsoham ».

« Je ne connais pas bien la dub, mais j’avais envie de m’engager », me dit un bénévole dans la voiture qui nous conduit de la gare de Nantes au site du Dub Camp, quelques dizaines de kilomètres plus au nord.

Le type est adorable, souriant, bavard et au nom de son association, me rend un fier service en me conduisant jusqu’au festival. Mais voilà, il a dit « la dub ». Malgré moi, quelque chose se ferme aussitôt. Une barrière inconsciente s’érige entre nous. De l’ordre de celle qui sépare deux camps irréconciliables, « ceux qui savent » et « les ignorants », seraient tentés de dire certains puristes.

Je n’en suis pas là et la conversation glisse facilement sur autre chose, alimentée par cette bonne humeur mélangée d’excitation ressentie juste avant un grand événement. Mais voilà, il a dit « la dub ». Et si je ne suis personne pour lui rétorquer qu’on ne dit pas « la dub », il a brisé quelque chose en moi par ces deux simples mots : « la dub ».

Rien que le fait d’y repenser presque un an plus tard n’est pas anodin. Ce « la dub » ne passe décidément pas et finit même par me faire de la peine.

D’autant que les exemples similaires sont légion. Combien de fois ai-je entendu ce vilain « la dub » en presque vingt ans de concerts, sound systems ou de festivals ? Combien de fois mes oreilles ont-t-elles sursauté en entendant ces deux mots qui n’ont rien faire l’un après l’autre ?

Car pas plus qu’on ne dit « la rock », « la reggae » ou « le techno », on ne dit pas « la dub », mais le dub. On ne dit pas « j’écoute de la dub », mais « j’écoute du dub ». Imagine-t-on les musiciens qui ont créé cette musique parler ainsi ?

Les Jamaicaïns qui l’ont inventé et les Anglais qui l’ont popularisé n’ont certes pas ce problème : « dub is dub » et l’article the qu’on ne place quasiment jamais devant n’a pas de genre : « the dub ».
Mais on se représente mal les membres d’High Tone ou de Kaly Live Dub parler en ces termes lorsqu’ils se sont réappropriés le genre à Lyon à la fin des années 90 : « Il paraît qu’il y a d’autres groupes qui font de la dub à Bordeaux et à Angers ». Artistes, producteurs ou simples spectateurs, vous ne trouverez personne dans ces années-là pour parler de « la dub ».

Ce n’est pas une question de sensibilité, de primauté du masculin sur le féminin, c’est une simple question de langue française. Et si elle est secondaire (on dit bien ce qu’on veut tout et chacun est libre de nommer sa musique comme il l’entend après tout), elle dit peut-être quelque chose de cette musique. De sa connaissance ou de sa méconnaissance plutôt.

« Sous-genre du reggae pour certains ou encore une simple musique de teuf pour d’autres… »

La musique dub popularisée depuis quelques années grâce aux sound systems et affiliée à eux pour beaucoup, reste sous-médiatisée et n’a visiblement pas pénétré toutes les couches de la population, à l’inverse de sa grande sœur, la musique reggae.

N’importe qui en France est capable de citer deux ou trois artistes de reggae facilement (Marley compris, ne soyons pas trop optimistes). Combien sont-ils à pouvoir faire de même avec le dub ?

Cet anonymat relatif a des bons côtés et permet aux fans d’éviter d’entendre les sempiternels clichés et blagues sur le reggae, inhérents à toute musique à l’identité forte qui rassemble dans son sillage, des « communautés », des « tribus » de fans qui se reconnaissent en elle aussi bien musicalement, mais aussi par le message véhiculé et en définitive, l’identité qu’ils participent tous à créer ensemble autour d’elle. On parle ainsi des « métalleux », des « teufeurs », des « rockers »…

Mais on parle très rarement des « dubbers » comme d’un groupe homogène. Et pour cause, ils ne le sont pas. Aux dubbers de la première heure, influencés par le reggae aussi bien que le rock, le trip hop ou les musiques électroniques, se sont succédé en France plusieurs vagues musicales.

Ceux qui suivent les producteurs solo aux travers leurs sorties de plus en plus nombreuses (parfois gratuites sur des netlabels), les habitués des sound systems – qu’ils viennent y faire la fête ou perpétuer la tradition jamaicaine de diffusion du reggae – ou encore ceux qui sont davantage attirés par le pendant électronique du dub, ses basses obèses, et qui ne jurent que par le nombre des bpm…

Qui se dévoue pour aller dire aux membres d’High Tone qu’ils jouent « de la dub » ? Photo : Tom « Tsoham ».

Cette hétérogénéité est bienvenue et infuse le genre d’autant de courants musicaux pour le renouveler en permanence et l’amener plus loin. C’est bien la force du dub que d’absorber tous ces styles pour s’en inspirer, mieux les digérer et créer de nouvelles directions artistiques. Tant dans les compositions que dans les techniques.

Mais cette diversité d’influences a aussi son revers. Ces courants sont parfois si différents qu’ils peuvent nuire à cette musique, à sa visibilité et à son identité. Dans ce cas-précis, à son appellation et à son genre même (féminin plutôt que masculin).
Elle met à mal la capacité du dub à s’affirmer comme un genre musical à part entière et non plus comme une simple ramification (du reggae le plus souvent, de musiques électroniques ou bass music, parfois).

« Quelle musique peut-elle affirmer sa différence et son existence en restant que la face B d’une autre ? »

Car tout pluriel qu’il est, le dub est pour nous l’un des genre les plus novateurs de la fin du 20et du début de ce siècle, fût-il influencé par des musiques parfois très différentes. Ce n’est plus seulement que la la version d’un morceau de reggae, même s’il reste certes difficile à appréhender sans une solide culture reggae qui l’a vu naître et grandir.
Mais cantonner le genre à cette seule racine (si grosse fût-elle), ne revient-il pas à le nier en tant que genre à part entière ? Quelle musique peut-elle affirmer sa différence et son existence en restant que la face B d’une autre ? Même si beaucoup d’artistes considèrent (à raison) le dub et le reggae comme les deux faces d’une même pièce.

Ce serait oublier qu’en presque cinquante ans, le dub s’est émancipé. Oublier la foisonnante scène dub UK, la naissance du stepper, l’explosion de la scène live dub française et des mariages improbables et plus ou moins heureux avec de nombreuses autres musiques partout dans le monde, les obscurs labels et les compilations en tout genre…

À l’époque du foisonnement des sound systems qui dilue le dub dans une culture encore plus large, rappelons que le dub actuel est aussi une hybridation.
Et que ce dernier doit autant aux producteurs géniaux (Lee Perry, King Tubby, Adrian Sherwood, Mad Professor…) qu’aux groupes français de live ou même au « petit » compositeur MAO actuel qui s’exerce tout seul dans son coin. Il appartient désormais à tous et chacun est libre de se l’approprier.

Et s’il reste difficile à définir et à étiqueter (une vilaine manie de journaliste de toute façon), en 2018, le dub sait au moins ce qu’il n’est pas : « de la dub » par exemple.

Appeler le dub par son nom serait déjà un moindre mal dans une époque où les musiques actuelles évoluent plus vite que la société elle-même. Appeler le dub par son nom, c’est aussi rappeler son histoire riche d’un demi-siècle d’évolutions musicales dans différents pays dont la France. Appeler le dub par son nom n’enlèvera rien au plaisir candide du gamin qui se prend sa première décharge de basse en pleine poire devant les stacks. Ce dernier pourra au contraire mettre un nom dessus et découvrir que contrairement à la dub, le dub, lui, ne vient pas de nulle part. ♦

E.B. 

Retrouvez l’édito #1 ici.

Retrouvez un avis différent sur le ton humoristique ici. 

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