Dub Camp #5 : Il y a 20 ans, quand le new roots était roi ! (+ sélection audio by MC Oliva, Blackboard Jungle)

WARM UP. La 5e édition du Dub Camp s’ouvre jeudi 19 juillet pour quatre jours de sound systems à Joué-sur-Erdre (44). L’une des attractions de la programmation cette année est sans conteste la présence de quelqu’uns des plus gros ambassadeurs des la scène news roots. Luciano, Jah Mason, Anthony B (…) qui seront au micro sur le sound de  Blackboard Jungle et ses 24 scoops. Retour 20 ans en arrière, quand cette scène explosait en Jamaïque et faisait le bonheur des disquaires. MC Oliva nous a concocté pour l’occasion une superbe sélection dédiée à ces trois artistes !

Anthony B, chez lui à Portmore (Jamaïque), en 2001. Crédit : DREAD Editions.

« New roots », du nouveau roots, drôle d’étiquette musicale, formée de deux termes à priori contradictoires. Sauf à se pencher sur la foisonnante histoire du reggae jamaïcain il y a une vingtaine d’années. Car plus que « nouveau roots », c’est plutôt un renouveau roots qui survient il y a un peu plus de vingt ans à Kingston.

Plombé par une quinzaine d’années quasiment dédiée au dancehall, le mouvement roots revient en grâce dans le courant des années 90 dans le sillage d’artistes comme Garnett Silk (mort accidentellement en 1994), Everton Blender, Tony Rebel, Admiral Tibet… La vague est si forte qu’elle entraîne même certains chanteurs de slackness (lyrics à base de sexe et de guns) à retourner leur vestes et embrasser cette nouvelle cause, beaucoup plus spirituelle et en tout cas culturelle. Les Jamaicains ont un terme pour désigner les deux en un : le conscious.

Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui de Buju Banton. Artiste dancehall à la voix rocailleuse, Buju enchaîne les hits  et devient célèbre grâce à son titre controversé « Boom Bye Bye ». En 1995, ce dernier fait pourtant machine arrière et sort le splendide album Til Shiloh sur lequel, il chante à la gloire de Jah et se laisse pousser des locks.
Bientôt des dizaines et des dizaines de chanteurs rastas vont déferler dans les studios et remettre au goût du jour les paroles culturelles et dédiées à rasta. Luciano, programmé vendredi 20 juillet, fait partie de ceux-là et se distingue par des textes toujours très pieux et positifs qui s’apparentent parfois à des prêches rastafari, ce qui lui vaut son surnom de « Messenjah ».

Peu à peu, un groupe plus véhément émerge et va vite faire parler la poudre : les bobodreads (ou bobos ashanti) inspirés par l’ordre rasta de Prince Emmanuel qui fonde le mouvement en 1958. Une congrégation considérée comme une secte par certains, en marge des autres rastas et  plus radicale dans ses croyances comme ses règles de vie. Pour preuve, les bobodreads refusent la musique, même reggae et n’acceptent que les percussions nyabinghi… Des chanteurs comme Capleton ou Sizzla s’en réclament pourtant et deviennent vite les leaders de ce mouvement tout en continuant à chanter des textes plus durs, voire hardcore en parallèle.

Anthony B et Jah Mason sont deux autres grands symboles de cette époque là et l’étonnante créativité vocale qui en jaillissait. Car ce sont aussi deux ambassadeurs du style vocal singjay qui définit les chanteurs capables de chanter mélodieusement, mais aussi de de toaster rapidement à la manière des deejays dancehall et même d’inventer leurs propres gimmicks : le célèbre « yagga yagga yagga yo » d’Anthony B et non moins célèbre « den again again again » de Jah Mason qu’ils répètent à l’envi sur leurs titres et plus encore, en live.

« Revendications sociales et politiques »

Outre cette polyvalence vocale, ces deux vocalistes en turban partagent des lyrics particulièrement engagés construisant tous les deux leurs discours autour de revendications sociales et politiques. Aujourd’hui âgés de 42 et 48 ans, Anthony B et Jah Mason sont aussi à l’affiche du festival jeudi 19 et vendredi 20 juillet dans le Dub Club Arena sonorisé par le sound system complet de Blackboard Jungle. Lequel déploie ses 24 scoops pour la toute première fois en extérieur cette année !

Moins établis que les premiers cités, Chezidek et Mark Wonder peuvent aussi être associés à ce style new roots, même si le premier perce en 2002 à la toute fin de cette période et que le second, plus âgé, a débuté sa carrière dès le milieu des années 80, quand le dancehall régnait en maître sur la Jamaïque. Pour autant, il continue de sortir des morceaux conscious, notamment sur des labels européens, comme Irie Ites Records, dont une partie des membres seront avec lui pour le « backer », jeudi 19 juillet.

Un des hits de Anthony B, « Raid De Barn », sorti sur le label Star Trail en 1995.

À l’époque d’ailleurs, le rôle des producteurs et des labels est crucial. Ils produisent et pressent à tour de bras les nouveaux titres dans une compétition musicale effrénée qui créée une effervescence artistique inégalée en terme de productions. Jammy’s, Bobby Digital, Xterminator, Robert Ffrench (…), tous rivalisent d’audace pour sortir le meilleur riddim (souvent une refonte d’une rythmique des années 70, mais pas seulement). Tous les vocalistes veulent alors se comparer les uns aux autres en chantant sur les mêmes rythmes : Baltimore, Babatunde, Tempo, Angel pour n’en citer que quatre sur les centaines qui paraissent alors entre 1995 et 2005. C’est l’époque des fameuses séries qui font le bonheur des disquaires américains et européens puisque ces vinyles sont exportées en masse par l’industrie musicale jamaïcaine, majoritairement au format 45 tours.

À partir de 2005 et après la petite période flemmarde dite du « One Drop », l’industrie décline assez brutalement et les presses de vinyles ferment boutique, ne pouvant rivaliser avec la numérisation de la musique qui permet une production toujours croissante, mais artistiquement de moins en moins intéressante.

Alors que depuis quelques années, un frémissement roots revival (Chronixx, Protoje, Jah 9…) souffle à nouveau en Jamaïque, les Luciano, Jah Mason ou Anthony B (…) sont particulièrement attendus au Dub Camp. Non pas seulement pour rappeler de bons souvenirs aux plus âgés, mais surtout pour montrer leur talent à la plus jeune partie du public qui ne les connait pas ou si peu. Ces derniers sont-ils capables de s’adapter à la configuration sound system à l’européenne ? Sur ce dernier point, personne ne se fait trop de souci. ♦

E.B.

🎵 Écoutez une sélection spéciale de MC Oliva de Blackboard Jungle consacrée aux artistes Anthony B, Jah Mason et Luciano ici :


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