Feminine Hi-Fi : « Il y a environ 100 sound systems en activité au Brésil et 70 rien qu’à São Paulo »

SOUND SYSTEM INTERVIEW. Collectif féminin brésilien, le Feminine Hi-Fi débarque en France pour la toute première fois. Andrea, Dani, Lys et Laylah sont à Lyon samedi 10 novembre et à Paris, samedi 24 pour le Télérama Dub Festival, mais aussi à Reignier (74) et à Genève juste avant. C’est l’occasion de s’entretenir avec elles de leurs activités musicales, de la scène sound system brésilienne, mais aussi du nouveau président fraîchement élu, Jair Bolsonaro, qu’elles vont combattre farouchement… 

Feminine Hi-Fi en action ! Crédit photo : Gustavo Borges.

Musical Echoes : Merci les filles pour votre temps, pouvez-vous vous présenter ? Vous êtes quatre dans Feminine Hi-Fi ?

Feminine Hi-Fi : Salut, c’est un plaisir de parler avec le magazine Musical Echoes. Nous sommes très heureuses de jouer ici (en Europe NDLR) et de partager les vibes plus étroitement. Feminine Hi-Fi, c’est Andrea Lovesteady, Dani I-Pisces, Lys Ventura et Laylah Arruda.

M.E. : Êtes-vous toutes selectas et MCs ? Quel est le rôle de chacune dans l’équipe ?

Lys : Notre base est composée de trois selectas et d’une MC, Laylah Arruda. Mais nous sommes bien plus que quatre personnes, Feminine Hi-Fi est un grand réseau de sounds qui accueillent les femmes.
À la base, en plus de jouer, je m’occupe de la production, de gérer le calendrier, de nos actions et des articulations du projet dans son ensemble.
Dani est responsable de la communication de nos réseaux et de nos événements. Andrea est responsable de l’aspect technique du son. Dans dans notre fonctionnement, personne ne prend une décision seule et nous participons toutes dans le détail à ce projet.

« Jair Bolsonaro reflète la pire période que le Brésil ait jamais connue » 

M.E. : Désolé de commencer avec cela, mais c’est important : est-ce que l’élection de Jair Bolsonaro vous fait peur ?

Laylah : Ce n’est pas la peine de t’excuser, parce que oui, c’est vraiment important ! Ça y est, il est bien président c’est confirmé et il est nécessaire d’avertir du danger que nous vivons désormais avec lui.

L’histoire moderne du Brésil se construit sur une base sociale troublée : pendant la colonisation portugaise (de 1500 à 1815 NDLR), le Portugal a envoyé ses sujets « indésirables » au Brésil. Presque tous les indiens indigènes ont été exterminés, les Africains étaient réduits en esclavage et des immigrés de divers pays européens cherchaient refuge au Brésil pour se mette à l’abri des guerres… Toutes les disparités de notre société sont le résultat de cette histoire moderne et nous en faisons l’expérience encore aujourd’hui…

Dans le même temps, nous sommes un très beau peuple mutiracial avec une force assez spéciale pour nous dresser. Mais nous vivons sur une base de corruption et avec un horizon éducatif qui n’évolue pas pour les gens les plus pauvres, qui forment toujours une immense population. Et nous avons un déficit général dans la manière dont les gens sont éduqués à la politique, l’éthique, la critique et l’égalitarisme…

Jair Bolsonaro reflète la pire période que le Brésil ait jamais connue : la dictature militaire mise en place en 1964 et terminée seulement en 1985 après que personnes ont été torturées, exilées de force, diagnostiquées comme menteuses, folles et « traitées psychologiquement » avec des actes médicaux abusifs…
Cette période était celle de nos parents et ils ont vécu une immense tension et instabilité économique. Ils se sont battus dans les rues pour un état démocratique et aujourd’hui, avec ce nouveau président, défenseur invétéré de l’ordre militaire, en faveur d’une police agressive et d’une réduction des liberté et de la diversité, nous nous sentons effrayées de ce qu’il va se passer les prochaines années.

Crédit photo : Miguel Salvatore.

M.E. : Dans les médias français, Jair Bolsonaro est présenté comme raciste et machiste. C’est aussi votre sentiment ?

Laylah : Oui, il est ce genre de personne et nous avons honte des gens devenus aveugles au point de l’avoir élu comme président. Notre dernier président était une femme, Dilma Roussef, elle était le successeur de Lula, président pendant deux mandats consécutifs, appelé le PT (le parti des travailleurs NDLR) et qui a toujours été dirigé par des pensées de gauche et liés aux travailleurs.
Mais le Brésil a toujours été un pays de corruption malheureusement. Le politique du PT a continué à proposer plusieurs actions positives notamment en faveur des plus pauvres, via le tout dernier gouvernement, et c’était aussi le seul gouvernement qui a pu examiner et punir les politiciens corrompus. Cependant beaucoup de personnes se sont senties trahies car beaucoup de membres de ce même gouvernement étaient également corrompus. Et cette déception s’est répandue avec l’appui des médias et un candidat comme Jair Bolsonaro a fini par gagner du terrain.

La présidente Dilma Roussef a subi une procédure d’impeachment bien qu’elle n’était elle-même impliquée dans aucune affaire de corruption. Selon nous, c’était un coup politique car son remplaçant, Michel Temer, partage les pensées extrêmement conservatrices de l’opposition. Pour nous, c’était de début de tout ce qui s’est réalisé vers les pensées réactionnaires, quelque chose que nous avons vu aussi à d’autres endroits du monde.

Oui, Bolsonaro est raciste, machiste et homophobe. Il y a de nombreux entretiens télévisés où il montre clairement sa haine. Dans l’un d’entre eux, il dit que son cinquième enfant, sa seule fille, « a été engendrée dans un moment de faiblesse ». Il soutient que les femmes devraient avoir des salaires inférieurs, il veut prendre les terres encore vierges des indigènes, il compare les gens noirs à du bétail.
C’est un vote de contestation fait à l’aveugle contre le PT qui montre les haines diverses qui submergent ces gens. C’est vraiment triste et inquiétant pour nous.

M.E. : Avec son élection, vous avez encore plus de boulot désormais en tant que collectif féminin et féministe ?

Dani : Certainement, nous allons mettre encore plus de force et d’intensité dans notre travail désormais. Du fait, des idéaux et des politiques conservateurs qui vont affecter les femmes à différents niveaux de la société, nous devons nous montrer plus fortes dans notre opposition et notre résistance. Comme nous l’avons toujours fait, nous allons chercher des alternatives à tout ça, mais maintenant avec encore plus de force pour éviter que toutes les avancées conquises par tant d’efforts soient perdues ou réduites.

M.E. : Parlons musique maintenant : votre crew existe depuis 2016 ? Comment votre projet est-il né ?

La base du collectif. Crédit photo : Julia Rodrigues.

Dani : Nous nous sommes rendues compte qu’on nous invitait à jouer de plus en plus au mois de mars, qui est « le mois international de la femme ». Donc en 2016, j’ai décidé de contacter les sisters Lovesteady, Rudemama et Laylah pour organiser notre propre fête pour le mois de mars avec d’autres femmes. Toutes les trois ont accepté et Rudemama a suggéré que la fête se déroule dans la rue, dans un format de sound system des origines. Ensuite, nous avons invité d’autres sisters à participer au line-up de la première fête qui s’est transformée en projet permanent.

La première session de Feminine Hi-Fi a accueilli au total pas moins de 17 femmes, selectress, MCs ou singjays… Depuis lors, Feminine Hi-Fi est devenu un espace pour favoriser la participation des femmes à la scène sound systèm. C’est ce sur quoi nous travaillons.

« On développe des ateliers pour apprendre le sound system aux femmes » 

M.E. : Vous êtes un sound system, mais pas seulement : quelles sont les autres formes de vos activités ?

Lys : Nos activités sont directement liés à la culture sound system. Nous n’avons notre propre sono mais Andrea Lovesteady, l’une des nôtres, a le Pink Noise Sound (Ruído Rosa Aparelhagem en portugais) avec d’autres partenaires et elles nous aident toujours à sonoriser nos sessions.

En plus d’organiser des sessions de reggae avec des invités différents, nous avons aussi un label appelé FHF Tunes et le FHF Lab qui est notre vitrine pour partager les savoirs où nous organisons périodiquement des ateliers de chant, de discothèque, de composition et d’auto-gestion.

Andrea : Feminine Hi-Fi est un projet dont le but est d’aider les filles et les femmes à évoluer artistiquement. On développe des ateliers pour leur apprendre le sound system et on travaille ensemble avec Ruído Rosa Aparelhagem, un sound system composée uniquement de femmes à São Paulo que j’ai construit avec Raphaela Ah, notre ingénieur du son, mais aussi Bianca Volpi et Isa Burbem.

M.E. : Quels genres musicaux vous préférez jouer ? Quelles sont vos principales influences musicales ?

Andrea : J’aime jouer des morceaux chantés par des femmes avec des messages spirituels, positifs et porteurs d’une idéologie de libération. Du reggae conscient de toutes les époques, de Jamaïque, du Brésil ou aussi bien du monde entier. Quand j’ai commencé à jouer, j’étais plus lié au rocksteady, ska, aux vibes skinhead… Mes influences sont le reggae soulfull, la soul, le R&B et le jazz…

Dani : Je joue de la musique jamaïcaine de tous les styles et je suis inspiré par les productions UK. Je joue également des productions brésiliennes.

Lys : Je suis complètement fascinée par l’infinie musique jamaïcaine. Donc mes sélections passent en revue tous les styles de l’île : du ska au dancehall, du digital, du revival. Également un peu de hip hop car c’est lié et je suis influencée par tout ça.

M.E. : Vous jouez strictement sur vinyles ou aussi des CDs et des fichiers numériques ?

Dani : Je fais la plupart de mon set avec des vinyles, mais je joue beaucoup de nouvelles productions en digital, tout comme Andrea Lovesteady. Lys, elle, ne joue que sur vinyles.

Le crew est très attaché aux vinyles. Crédit photo : Marcelo Sugano.

M.E. : Pouvez-vous nous présenter un peu la scène sound system à São Paulo ?

Laylah : La scène sound system à São Paulo a aujourd’hui vingt ans environ et la grande majorité des sounds pionniers est toujours active et nous sommes impressionnées par le nombre de nouveaux sound systems et de crews qui se montent ici…
Tout comme en Jamaïque, c’est une expression du ghetto, du « quebrada » comme on l’appelle ici.
Initialement nos grosses sessions réunissaient 300 ou 400 personnes. Aujourd’hui, elles accueillent entre 1000 et 1500 personnes dans les clubs et plus de 4000 dans les rues.

La nouvelle génération, qui a dans la vingtaine, s’est lancée à fond là-dedans. À l’époque, c’était que le week-end, aujourd’hui, il y a plus d’une session par jour, du lundi au lundi suivant.

Ces sound systems varient par leur style : roots, oldies, steppa, rub-a-dub, dancehall, mais c’est intéressant comme au Brésil, vous retrouvez toute cette diversité, dans une même session qui est souvent un mélange de tout ça.
Les amateurs de reggae au Brésil sont très ouverts avec les styles musicaux. Le Feminine Hi-Fi a ajouté un nouveau panorama, un « boom » de la présence féminine aux sessions. Nous sommes fières d’avoir ouvert la voie. La participation des femmes a grandi et nous continuons à travailler pour essayer d’arriver à la parité.

Aujourd’hui, il y a environ 100 sound systems en activité au Brésil et 70 rien qu’à São Paulo.

«  Une grosse session avec King Jammy dans une école de samba ». 

M.E. : On connait un peu Zion Gate sound system (différent du Zion Gate Hi-Fi, sound nantais NDLR) et Africa Mae Do Leao… Qu’en est-il des autres crews

Andrea : Sur les 70 sounds de notre état de São Paulo, je voudrais retenir les Sound Sisters et le Ruído Rosa.

Lys : Beaucoup de crews font un super boulot dans notre ville. Mais je peux dire que j’étais témoin de sessions incroyables de Leggo Violence sound system, JZ sound system, Jah Daddy Downbeat et bien sûr, des pionniers, Dubversão.

Je fais aussi partie de la scène dancehall récente. Nous n’avons pas de sound system à nous, mais nous faisons la promotion de super artistes en partenariat avec les frères de Zion Gate et Africa Mae Do Leao. Cette année par exemple, nous avons fait une grosse session avec King Jammy dans une école de samba. C’était la plus grosse session sound system indoor que São Paulo ait reçue.

M.E. : Allez-vous aux sessions Terremotto sound system à São Paulo ? Elles ont l’air énormes…?

Laylah : Oui, un Terremotto c’est un tremblement de terre donc ce sont vraiment de grosses sessions avec un très gros sound system. La qualité sonore de chaque élément individuel est super et l’assemblage de tout ça procure une sentiment incroyable. À cela, il faut ajouter une sélection de très haute qualité et la venue de super artistes internationaux qui sont des références pour nous (un exemple en vidéo ici avec King Earthquake).

Le sound system Ruído Rosa Aparelhagem, sur lequel joue beaucoup le Feminine Hi-Fi à São Paulo.

M.E. : À part vous, est-ce qu’il y a d’autres crews féminins ou artistes femmes au Brésil ?

Dani : Oui et leur nombre grandit heureusement. Depuis des pionnières comme Sonia Soares, selectress de l’état du Pará depuis de nombreuses années qui est l’une des plus grandes colllectionneuses du pays jusqu’à des chanteuses comme Célia Sampaio, Marietta Massarock, Laylah Arruda comme artiste solo, Lei di Dai, Soraia Drummond et beaucoup d’autres.

On trouve aussi des projets comme Mumma in Dub, les pionnières Ruído Rosa et Sound Sisters, un groupe de chanteuses, Dawtas of Aya, et beaucoup d’autres selectress et chanteuses de talent.

M.E. : Pour le Télérama Dub Festival, vous avez deux dates en France, à Lyon (le 10/11) et à Paris (le 24/11), est-ce que c’est la première fois que vous jouez en France ? Vous connaissez des artistes ou des sounds français ?

Andrea : Oui, c’est notre première fois en France et nous sommes vraiment excitées. Je connais Sanga Mama Africa qui est une inspiration pour moi.

Lys : J’étais passée à Paris il y a trois ans, mais seulement pour visiter. Je suis très excitée de rencontrer des artistes français de plus près. À Paris, je connais et admire le boulot de la team Soul Stereo.

Propos recueillis et traduits par Emmanuel « Blender ».

*Feminine Hi-Fi est en tournée européenne : jeudi 8 novembre au Poulpe à Reignier (74), vendredi 9 novembre à Genève (Suisse) pour la Duquake Ladies at the control à L’Usine, samedi 10 novembre au Transbordeur de Lyon (69) pour le Télérama Dub Festival et enfin, aux Docks de Paris, samedi 24 novembre, toujours pour le TDF

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La tournée européenne de Feminine Hi-Fi :