Musical Riot : « Comme en Angleterre, le nombre de sessions sound system risque de diminuer »

SOUND SYSTEM INTERVIEW. Association pionnière dans l’organisation de soirées sound system depuis 2002, Musical Riot est aujourd’hui à un tournant de son histoire avec l’arrêt des Marseille Dub Station et une scène sound system qui s’essouffle. On fait le point avec Seb et Julien, deux fondateurs de la structure sans doute à l’origine du plus grand nombre de sessions dans l’hexagone…

Paris Dub Station #54, le 8 octobre 2016 avec King Earthquake, Legal Shot sound system et Roots Meditation. Photo : Thomas Planchais.

Musical Echoes : Hello Seb et Julien. Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’association Musical Riot, pouvez-vous rappeler, en tant que fondateurs, la genèse de l’association ? C’est l’histoire de la salle du Tribute à Aix-en-Provence en 2002 ?

Seb Musical Riot : En 2000 on crée un sound system qui s’appelle Bom Shankar, on joue dans les bars d’Aix-en-Provence et Marseille, à la sélection c’est Fred (Dub Fi Dub) et moi, En 2001 on fait une date sur le festival de la Plaine (Marseille) avec un sound qui s’appelle Reggae For I-ver, composé de Seb aka Beu-C (aka Peter Esteven) et Julien. On contacte alors le gérant d’une petite salle de concert à Luynes « L’Olive à Bulle » qui nous programme avec un autre sound marseillais. La salle est pleine, le gérant nous fait la bise à la fin en disant qu’on a sauvé sa saison ! Mais quelques jours plus tard on apprend qu’il est parti avec la caisse, le propriétaire nous contacte pour nous proposer la gestion du lieu et on accepte un bail commercial précaire de deux ans, l’association Musical Riot est créée. La salle s’appelait le « Tribute », elle fut ouverte de septembre 2002 à juin 2004 et nous en assumions la gestion bénévolement. Une capacité de 200 places et près de 300 concerts plus tard, le propriétaire fait de la surenchère pour renouveler le bail suite au succès du lieu, c’est un berger corse qui nous a remplacé en septembre 2004 pour fermer six mois après.

Seb Riot au micro, entouré de Danman, Mark Iration, Guillaume et Rico d’O.B.F lors du Dub Station festival en 2016. Photo : Étienne Bordet.

M.E. : Quand est-ce que vous lancez finalement le label de soirée Dub Station ? Quand et où se passe la première Dub Station ? 

Seb M.R. : Tout débute par une session que l’on fait hors des murs du Tribute, les associations aixoises apprennent qu’on va être mis dehors et nous offrent leur soutien. On se retrouve donc avec un créneau à la salle du Bois de l’Aune (qui à l’époque était gérée par l’association La Fonderie), 1200 places, toujours à Aix-en-Provence. Le 19 mars 2004, King Shiloh y fera sa première date française avec sa sono, accompagné de Barry Isaac de Reggae On Top et Ras-I. On parle d’une époque où personne n’écoute cette musique, du moins pas assez de public pour remplir une salle de 1200 personnes, c’était de l’inconscience ! La passion aveugle, mais ce fut un énorme succès avec beaucoup de Parisiens, Lyonnais, Bordelais, Montpelliérains qui ont fait le déplacement. À la suite de ce coup d’éclat, Florent Droguet (Reggae Jam / Lyon) nous met en contact avec Jérôme Levasseur qui cherche des idées pour une nouvelle date mensuelle reggae à Paris, au Cabaret Sauvage. Il lui suggère de faire des sound sysyems à l’image de ce qu’on fait dans le Sud depuis 2002. Il fera la première avec Jah Shaka pour Paris Dub Club. Mais Jérôme est bien plus à l’aise avec les formats live, il ne connait pas la scène des sounds et dès la deuxième édition on participe à la programmation, puis le producteur (DIK Music, Dominique Misslin) nous confie très rapidement la direction artistique.

On rebaptise alors ces sessions « Dub Meetings » et on fera huit éditions au Cabaret Sauvage avant que son directeur ne remarque que les sounds systems font bouger la structure de la salle, il est obligé de faire intervenir une équipe de maintenance après chaque session. On passe donc au Trabendo d’octobre 2006 à avril 2007, mais notre collaboration avec DIK Music se détériore et notre meilleur interlocuteur dans cette structure décide de partir. Il s’agit d’Antoine Jamet (Cartel Concerts), fraîchement employé chez Garance Production, qui nous propose de réfléchir à un nouveau concept. La première Dub Station se tient donc en juin 2007, au Trabendo, en collaboration avec Garance Productions.

Affiche du Dub Meetings #9, en octobre 2006, avec Jah Shaka en tête d’affiche et Blackboard Jungle à la sonorisation.

M.E : Comment en êtes-vous venus à organiser des sessions aussi bien à Vitrolles, à Marseille, qu’à Paris, voire à Lyon pour un temps ? 

M.R. : Barcelone et Tel Aviv aussi ! À l’époque on est les seuls à faire ça de façon très régulière et on faisait du booking pour tous ces artistes en France voir en Europe pour certains. Pour ceux qui veulent se lancer, c’est l’assurance d’un label qui a déjà fait ses preuves et la possibilité de construire les line up avec nos artistes. On commence bien sûr à en organiser nous-même à Marseille, puis on travaille avec des promoteurs qui sont intéressés par le concept à Toulouse avec Talowa, Lyon avec Mediatone, Nantes avec Get up, Barcelone, Madrid , Lisbonne, Garance Reggae Festival, Rototom…..

« Au départ, la scène sound system, c’est une histoire d’initiés »

M.E. : Comment avez-vous réussi à mailler tout ce territoire au-delà de votre « base » d’Aix-Marseille ? 

M.R. : Nos sessions marseillaises ont eu des échos jusqu’à Paris, puis les sessions parisiennes des échos en province et à l’étranger. Mais aussi on faisait du booking pour tous ces artistes, donc rapidement le réseau s’étend… Quand tu es le seul à faire quelque chose qui marche, on te repère vite.

M.E. : Vous participez aussi à la création des premières Nantes Dub Station à partir d’avril 2010 avec l’association Get Up. Pourquoi ces soirées ont dû être rebaptisées Dub Club ?  Vous ne vouliez pas partager ce nom « Dub Station » ? Est-ce une « marque déposée » ? 

M.R. : Oui, Dub Station est une marque déposée. Olivier de Get Up nous a contacté début 2010 pour organiser à Nantes une soirée Dub Station, ce qui leur permettait de gagner du temps en termes de visibilité vu que les gens avaient déjà bien identifié ces soirées. La première a connu un grand succès. Ils ont alors fait une deuxième édition puis décidé de faire leur propre chemin.

M.E. : C’est finalement à Paris que les Dub Station sont aujourd’hui le plus implantées. Où et quand se déroulaient les premières Dub Station parisiennes ? 

M.R. : Au Trabendo, en juin 2007 lors des afters du Garance Reggae Festival.

M.E. : Est-ce que l’ambiance était différente à l’époque, le public était-il le même ? Au-delà de l’offre artistique, comment voyez-vous l’évolution de cette scène sound system depuis la création de Musical Riot à aujourd’hui ? 

Marseille Dub Station #27, en octobre 2014, avec Jah Tubby’s, Blackboard Jungle sound system et Cultural Warriors. Photo : Alex See.

M.R. : Oui le public évolue, la scène évolue… Au départ c’était une histoire d’initiés puisque très peu de gens suivaient l’actualité de ces artistes. Il fallait aller en Angleterre… Aujourd’hui la scène s’est démocratisée, elle amène des nouveaux publics et de nouveaux artistes. Je pense que cette scène a connu son âge d’or il y a quelques années et maintenant elle s’essouffle ; trop de propositions tuent les propositions. Cela reviendra certainement, la musique est un cycle… Il paraît que le rock non plus ne fait plus recette, pourtant le rock est loin d’être mort.

M.E. : À Paris, vous partagez la gestion des Dub Station avec Cartel Concert, c’est ça ? Quel est le rôle de chaque structure ? Qui décide finalement de la programmation ? 

M.R. : On coproduit les Dub Station et la programmation est faite en concertation.

« Le meilleur format de session, c’est un sound seul avec sa sono »

M.E. : Pas mal de spectateurs se plaignent du prix du billet, notamment à Paris. Sur les 22€, pouvez-vous nous dire grosso modo combien d’euros vont au tourneur, à l’organisation, à la salle, aux artistes, la sécurité… ?  C’est intéressant de comprendre « économiquement »  le prix d’un billet.

M.R. : Il faut savoir que les conditions de location des salles parisiennes et bien au-dessus des conditions des salles en province, le seuil de rentabilité est très haut au Trabendo et la plupart des sessions sont à perte. On ne peut pas découper un billet en faisant une répartition par secteur, dis-toi que c’est toujours la salle qui gagne ! Et quand tu fais tout dans les règles, il s’agit surtout d’équilibrer un budget et pas de se demander qui va gagner quoi. Mais pour savoir ça, il fait avoir mis les mains dans le cambouis et pas rester derrière son écran.

M.E. : Ces dernières années, il y avait des plateaux chargés avec parfois deux artistes plus un sound system, ce n’est plus cas aujourd’hui avec une offre plus resserrée et on remarque des affiches moindres dans toutes les sessions en France, pas seulement lors des Dub Station. A quoi cela est-dû ? Est-ce un problème économique ? 

M.R. : Au début il s’agissait surtout d’enrichir l’offre artistique pour remplir la salle, en associant souvent une tête d’affiche avec un artiste découverte, des invités au micro… Mais le meilleur format de session, c’est un sound seul avec sa sono. Comme à l’origine, c’est normal qu’on revienne à ces formats, au début il y avait beaucoup de monde à faire découvrir mais la scène n’est pas extensible…

M.E. : La scène sound system, qu’on pensait en pleine explosion, est-elle finalement entrain de « décroître » et retourner vers un anonymat relatif ? 

M.R. : Cette scène a beaucoup de mal à se renouveler, pourtant, on constate que beaucoup de soirées sound system sont organisées partout en France. C’est pour ça que l’expression « retourner dans un anonymat relatif » me semble un peu exagérée, mais l’âge d’or de la scène est derrière nous.

M.E. : Pour Marseille, vous avez organisé votre dernière Dub Station le 20 octobre dernier au Dock des Suds, mais l’association Musical Riot continue ? 

Installation de la dernière Marseille Dub Station (#37) au Dock des Suds, en octobre dernier. Photo : JB Denizot.

M.R. : Il s’agissait de la dernière Dub Station au Dock des Suds car le lieu dans sa forme actuelle est en péril, mais Dub Station continue et l’association Musical Riot aussi !

M.E. : Vous évoquez une baisse de fréquentation ces derniers temps pour justifier cet arrêt ? Quand est-il dans le détail ? Les sessions ne sont plus sold out comme avant ? Il y a avait par exemple combien d’entrées payantes aux dernières Marseille Dub Station pour une capacité maximale de combien de personnes pour le lieu ? 

M.R. : Les soirées ont rarement été sold out. Mais si on prend pour exemple la dernière Dub Station à Marseille avec Aba Shanti, 630 personnes sont venues alors que cinq ans auparavant on en comptait plutôt 900. Le lieu peut en contenir 1200.

M.E. : Ce lieu était-il devenu trop vaste finalement ? 

M.R. : Disons plutôt qu’il est devenu trop cher, même si l’équipe qui le gérait essayait de nous arranger un maximum. 

« Produire une date dans des conditions professionnelles devient de plus en plus périlleux »

M.E. : Vous évoquez l’idée d’organiser des sessions dans des salles plus modestes à l’avenir. Vous avez déjà des idées du lieu, de la ville et de l’échéance ?

M.R. : Oui, on va programmer régulièrement dans la salle du Roucas à Vitrolles (400 places), la première aura lieu le 26 janvier, et il n’y aura pas que des sounds !

M.E. : Depuis le 1er octobre, un décret plafonne à 102 le nombre de décibels (en moyenne sur 15 minutes) dans tous les lieux culturels d’une capacité de plus de 300 personnes. Quelles conséquences une telle mesure peut-elle avoir sur les sessions sound system à venir ? 

M.R. : Ce sera les mêmes conséquences qu’en Angleterre ; de moins en moins de lieux joueront le jeu des sounds et le nombre de sessions va diminuer. Quel que soit le motif, décret sur les niveaux sonores ou autre, l’étau se resserre et produire une date dans des conditions professionnelles devient de plus en plus périlleux.

M.E. : L’aviez-vous pris en compte en amont lors des dernières Dub Station ? Les décibels sont-ils contrôlés et/ou plafonnés au Dock des Suds et au Trabendo à Paris ?

M.R. : Ils le sont, comme partout, mais il arrive que les instruments de mesure soient fatigués voir défaillants.

M.E. : Comment vois-tu l’avenir de l’association Musical Riot ? Et plus généralement de la scène sound system en France ?

La prochaine session organisée par Musical Riot a lieu le 21 janvier à Vitrolles (13).

M.R. : Je ne pense pas que l’avenir de Musical Riot soit uniquement dans le dub pour les raisons qu’on a évoquées. Il sera plutôt dans notre capacité à nous renouveler, à proposer des soirées et des programmations dans des esthétiques plus variées. À nous de trouver la bonne formule mais on a quelques idées. On commence aussi à proposer des modules d’interventions destinés aux publics scolaires, partager notre expérience…

M.E. : Pourquoi le producteur Wackies n’est-il finalement pas venu au Dub Station festival (et au Dub Camp) alors qu’il était programmé pour ses deux premières dates françaises l’été dernier ? 

M.R. : Wackies travaille avec un Français pour la distribution de ses productions en Europe, ce dernier a su nous convaincre qu’il serait prêt à faire quelques dates pour rencontrer son public ici et en même temps passer du temps en studio en France. Mais c’était sans tenir compte des problèmes de santé de Lloyd Barnes et surtout sa difficulté à obtenir ses papiers dans les temps… On a pu le rencontrer en avril dans son studio du Bronx (New-York) et on a compris ce jour-là dans quoi on s’était engagé, une mission qui peut prendre plusieurs années !

M.E. : Pensez-vous que son absence ait porté préjudice au Dub Station festival à Vitrolles qui n’a pas eu l’audience espérée ? Sinon, comment expliquez-vous ce plus faible nombre d’entrées ?

M.R. : Pour ma génération et celles d’avant, faire venir Wackies, en plus pour une date en soundsystem, c’était un peu comme un rêve, l’occasion de faire quelque chose d’historique, comparable à l’année où on a pu faire jouer Jammy’s dans ces conditions au Garance Reggae festival à Bagnols-sur-Cèze. Mais on ne s’attendait pas à ce que sa présence fasse exploser les compteurs, c’était plus un délire de passionnés. Donc non cela n’a pas tant porté préjudice… Et la faible affluence correspond à ce qu’on évoquait plus tôt.

Propos recueillis par Emmanuel « Blender ».

Plus d’informations sur l’association Musical Riot ici.