En patrons du dub français, Zenzile et Brain Damage secouent l’Élysée Montmartre !

Samedi 16 mars, les deux formations donnaient un concert dans l’une des plus belles salles parisiennes : l’Élysée Montmartre. L’occasion de rappeler qui sont les véritables patrons du dub français, loin des dernières productions dub techno formatées à la mode…

Zenzile et le chanteur Jayree (à gauche), samedi 16 mars à l’Élysée Montmarte de Paris. Photo : Vincent Bazille.

Mine de rien, Brain Damage et Zenzile totalisent 40 ans de dub à eux deux. Voire un peu plus car si Brain Damage est en pleine tournée des 20 ans, le groupe angevin a commencé à jouer dès 1996…
Rien de plus normal de voir ainsi une majorité de trentenaires, quadras et quinquas (voire au-delà) composer le public de l’Élysée Montmatre. La salle somptueuse depuis sa restauration en 2016, suite à un incendie, et l’horaire très tôt (19h15 pour le début) accentuent cette sensation d’assister à un concert de « papas » qui seront rentrés pour 23 h.
Blague à part, ce concert est surtout l’occasion de célébrer deux carrières déjà longues et prolifiques, qui ne semblent pas prêtes de s’achever.

Celle de Brain Damage d’abord, producteur solitaire, qui fête cette année ses 20 ans et dont le concert du soir s’inscrit donc dans le cadre de cette tournée anniversaire. Voilà vingt ans, qu’on voit le profil gauche de Martin Nathan, taper du pied devant ses machines, nous ensorceler avec ses derniers remixes et nous achever avec ses modulations de fréquences folles live & direct dont lui seul à le secret. Brain Damage, c’est toujours ce contraste entre le bourreau de travail ultra pro qui ne laisse jamais rien au hasard et cet air faussement naïf de celui qui vient de faire une bêtise affiché juste après un effet dub particulièrement réussi à la console.

Pour lui, les lives qui s’enchaînent semblent agir comme une cure de jouvence quand il nous offre ses dernières trouvailles musicales. Ce soir-là, elles étaient nombreuses, à commencer par un remix magistral du morceau « Genetic Weapon » feat. Tena Stelin, sorti en 2002 sur l’album Always Greener (on the Other Side).
Pour enfoncer le clou, le Stéphanois propose juste après une version inquiétante de « Armies of Darkness » feat. Madu Messenger ; cette dernière flirte avec les wobble bass en évitant soigneusement l’écueil du dubstep de certaines productions dub actuelles et il bien impossible de deviner quand ces basses fréquences vont être lâchées !

Pour sa tournée des 20 ans, Brain Damage est accompagné d’un nouveau show lumières et vidéos, particulière réussi. Photo : H.D.

Mais Brain Damage, c’est aussi des morceaux encore plus radicaux qui ne ressemblent et ne ressembleront jamais à aucun autre : le magnifique « The Balance of Cube » introduit la voix inimitable de Black Sifichi (Ashes to Ashes Dub to Dub, 2002) ou encore « Under the Ground » avec la voix de la japonaise Emiko Ota et son kick martelant qui pilonne les cerveaux sans relâche pendant toute la durée du track.

Les derniers projets (jamaïquain avec le superbe « Fyah bun » feat. Willi Williams, américain avec « Stand by me » feat. Harrisson Stafford et colombien avec un extrait de son dernier album, ¡Ya no màs! ) ont rappelé que le producteur pouvait en outre proposer des mélodies plus douces, plus roots, voire s’écarter du dub en gardant son savoir-faire et son identité : celle d’un pionnier dont l’univers musical, toujours mouvant, n’est calqué sur aucun autre. De même pour le nouveau jeu de lumières et de vidéos qui l’accompagne sur scène.

« Complicité et complémentarité musicale »

Après une demi-heure d’entracte et quelques pintes de Picon à 8 € dans le gosier pour le public, c’est au tour de Zenzile de monter sur scène avec le quinquet habituel accompagné de Jayree au micro. L’occasion pour ces six-là de défendre leur dernier album, Zenzile meets Jayree, sorti l’automne dernier et dont cinq titres ont été interprétés ce soir. Épurées et puissantes, ces nouvelles productions organiques prennent à contre-pied par leur tempo assez lent, la mode actuelle du BPM toujours plus élevé qui entraîne le dub à sa perte et l’éloigne toujours un peu plus de sa matrice reggae.

Mais comme pour Brain Damage, ce concert était aussi occasion de se replonger dans le passé : sans nostalgie, mais avec une réelle envie de le faire perdurer et connaître aux néophytes. Comment expliquer sinon la furieuse énergie qui anime encore les musiciens en jouant les mythiques « Dub Trooper » ou encore « Anti Bass Neighbourbood » et sa ligne de basse incomparable, près de vingt ans après la sortie de ces morceaux ?

Zenzile de dos, au premier plan, le batteur JC !

Dans le genre morceau culte et finalement assez rare en live, que dire du splendide « Alkaline  OD », premier titre du rappel, introduit par les voix de Nadia et Yamina du groupe angevin Lo’Jo ? Une merveille qui nous replonge avec bonheur dans l’album Sachem in Salem, sorti en 1998. Sur ce titreun violon côtoie un saxo, de violents échos sur la batterie et une guitare furieusement rock… Un bonheur prolongé par « Icepack Sonar », toute dernière piste jouée et quintessence même du style de Zenzile, entre pure énergie dub rock, basse hypnotique, effets psychédéliques, rythmes sans cesse déconstruits, cassées, accélérés puis ralentis, skanks libérateurs, batterie martelante et saxo prodige…

Au-delà de la complicité de ces cinq-là, de leur complémentarité musicale, il y a toujours ce panache dans les lives du groupe. Traduction manifeste d’une bande qui a toujours la foi et qui ne s’est pas lassé de toutes ces années à écumer les scènes et les festivals de France et de Navarre. Et si leur carrière s’apparente plus à un cheminement tortueux jalonné de nombreuses directions artistiques (diversement appréciées) qu’à un long fleuve tranquille, le dub en reste bien la véritable ligne directrice. Une musique qu’ils ont largement contribué à faire connaître en France et qu’ils chérissent, plus de vingt ans après leur début, comme un véritable trésor. Nul doute que ce dernier a encore bien des secrets à dévoiler. ♦

Textes et enregistrement : E.B. 

Écoutez en exclusivité le rappel du concert du Zenzile ici :
(Tracklisting :« Alkaline OD » feat. Nadia Nid & Yamina El Mourid et Richard Bourreau (violon) from Lo’Jo., « Don’t Betray My Love », reprise de Trebunie-Tutki & Twinkle Brothers, Pierso Godzina, « Icepack Sonar ».)