Le dub français actuel devient-il formaté ?

ANALYSE. L’un de nos chroniqueurs s’interroge sur les directions musicales prises par le dub français actuel. Il met ici en évidence des ressemblances flagrantes tant dans la construction des compositions que dans la façon de les jouer. Et si le dub, jusqu’alors toujours défricheur et avant-gardiste, était devenu un peu fainéant musicalement parlant ?

Festival dub par excellence, le Télérama Dub (ici en 2015 à Paris) s’est arrêté l’an dernier après seize éditions. Un mauvais signe artistique pour le dub français ? Photo : Thomas Planchais.

Le dub aujourd’hui ne se contente plus d’avoir une approche purement reggae, même s’il en garde des éléments structurants, il puise dans d’autres inspirations, d’autres styles afin de se nourrir et d’évoluer. À l’heure de la bass music, il tend à s’imposer comme une musique électronique à part entière, rivalisant parfois avec des musiques plus mainstream pour faire danser les foules.

Mais si le dub a toujours été une musique d’expérimentations techniques et stylistiques, de mélanges et d’hybridations, depuis un certain temps, une partie de la scène dub, en France notamment et surtout, amorce un virage qui prend quelques distances avec le mouvement initial, en exploitant certaines recettes pour le moins efficaces mais qui brident parfois le côté créatif et anticonformiste de cette musique.

Au fur et à mesure des écoutes, des sources d’inspiration, des sons et des méthodes de production similaires entre différents artistes sont identifiés. La transe, la techno, le dubstep, la grime, la trap et même le dub lui-même, déjà inspiré par ces musiques, tous servent d’inspiration au dub actuel. Le renouveau peut être difficile à entendre, avec parfois un sentiment de « déjà vu ». Ou plutôt déjà entendu.

C’est peut-être en partie la cause de l’arrêt de l’un des festivals les plus importants de dub en France après seize éditions : le Télérama Dub Festival. Toujours ouvert au champ des possibles, à la découverte et vecteur de fusions (Kaly Live Dub + Erik Truffaz, Sly & Robbie + Nils Peter Molvaert, Dub de Gaita…), les créations expérimentales n’attirent pas vraiment les foules venues se défouler sur du stepper puissant. En témoigne la salle quasiment vide, lors du passage de Dub de Gaita à Paris pour la quinzième édition du festival, après la session High Tone et avant Mahom Dub qui eux avaient fait salle comble. De l’aveu même de Frédéric Péguillan, fondateur dudit festival, les artistes expérimentaux, moins mainstream, ne remplissent pas les salles et ne sont donc pas rentables pour l’exploitation d’une salle (lire l’interview de Frédéric Péguillan donnée à Culture Dub ici). L’intérêt du Télérama Dub Festival se trouve alors réduit s’il ne permet pas d’inviter de tels artistes, en ne pouvant convier que ceux qui à coup sûr rempliront les salles, tandis que les autres, moins connus, font fuir un public venu pour se défouler.

À contrario, de plus en plus d’affiches mêlent les artistes dub aux artistes bass music voire électro : la session House & Peas qui s’est tenu vendredi dernier à Clamart (92), le Lamano Festival fin juin à Ris-Orangis (91), le festival RE-VivreS en juillet, à Bordeaux ou encore et bien entendu, le futur Forward Bass Culture festival, qui remplace le Télérama Dub Festival au pied levé en novembre prochain… Ces événements sont bienvenus et confirment le dub comme musique fédératrice et soluble dans d’autres styles.

Mais les événements strictement dub plafonnent, surtout en dehors du sound system. Est-ce alors le signe d’une offre limitée ? D’un manque de variété ? Ou d’un public avec une attente précise, celle d’un son puissant et uniquement stepper voire techno ?

Si la musique dub vient bien sûr du reggae des années 70, l’évolution des techniques et technologies l’a fatalement amené à évoluer dans les sonorités. À l’époque, les pionniers du dub utilisaient des tables strictement analogiques, des effets physiques, des bandes d’enregistrements de musiciens enregistrés live en studio,Il fallait accumuler les instruments et les instrumentistes comme les savoir-faire.

L’idée première était de créer un morceau, ensuite d’en faire une version dub. À l’inverse, en 2019, il y a de plus en plus d’outils numériques, de machines, de séquenceurs et d’instruments virtuels et l’approche de composition n’est plus du tout la même. Une seule personne peut être aux commandes, jouer virtuellement de tous les instruments. On parle de «  dubmaker » qui compose du dub ou même de « producer ».

Ce champ lexical ferme peut-être la porte à un passé originel, et coupe certains ponts. Exit le « roots and rulture », place au verbe « skanker » qui semble signifier « sauter énergiquement ». Cette approche de principe crée probablement une scission entre le courant reggae dub et l’électro dub, car nombreux sont les « newcomers » amateurs de dub moderne mais n’aimant pas nécessairement le reggae. Lesquels parlent d’ailleurs parfois de « la dub » et non du dub (lire l’édito de Musical Echoes sur ce sujet ici).

« Le dub stepper propose un tempo plus élevé que la techno et peut aisément lorgner sur la trance et la drum & bass avec ses 160 BPM quand la techno est en général autour de 120-125 BPM. »

S’il ne s’agit pas ici d’opposer les « vrais » et les « faux » amateurs de dub, il est intéressant de constater ces changements et différentes perceptions pour comprendre certains aspects de l’évolution d’une partie de la scène actuelle. Étant entendu que le genre n’a rien à gagner musicalement à stagner sur sa base d’origine.

Mais alors, comment faire la différence entre les styles ?

Tout d’abord en analysant les techniques de composition et certains choix des artistes.

La base commune est certes propre au reggae, le skank, ou accord plaqué, est toujours situé à la même place sur une mesure, 2ème et 4ème temps, tandis que le snare, la caisse claire est toujours sur le 3ème temps.

Plusieurs styles par rapport à la rythmique de batterie sont ainsi observés dans le reggae/dub :

(Pour simplifier, le rocksteady, le ragga, le ska, et le rub-a-dub qui sont des variantes stylistiques et rythmiques ne sont pas abordées ici).

Le « rockers » qui place le kick sur le premier temps : exemple avec un morceau de Scientist ici148 BPM

Le « one drop » qui se caractérise par l’abandon de la grosse caisse sur le premier temps : exemple avec un morceau d’Iration Steppas ici 148 BPM

Le « stepper » qui place un kick de batterie sur tous les temps : exemple avec un morceau d’Improvisators Dub ici140 BPM

Le style le plus entraînant rythmiquement est sans aucun doute le stepper, malgré un BPM un peu moins élevé que les deux autres morceaux. Et si les skanks sont sur les 2ème et 4ème temps, ils ne sont donc pas à contretemps contrairement à l’idée reçue et au réflexe de compter le tempo seulement à partir de la batterie.

Le tempo reggae/dub, est donc deux fois plus rapide que ce que l’on perçoit si l’on se réfère uniquement à la batterie. Pour exemple, « Locks »  serait alors seulement à 74 BPM et plus parlant, « Anvil Dub » serait à 70 BPM (difficile de danser sur un tempo si lent !).

Le dub stepper propose dès lors un tempo plus élevé que la techno et peut aisément lorgner sur la trance et la drum & bass avec ses 160 BPM quand la techno est en général autour de 120-125 BPM.

Le delay analogique Space Echo RE-201, le dernier effet à bande produit par la marque japonaise Roland.

Le dub peut ainsi rivaliser avec les soirées techno en utilisant des techniques et structures similaires pour ce qui concerne le beat, et donc conquérir un public plus large au-delà des stricts amateurs de reggae. Aussi, avec l’appétence pour la bass music, le dub stepper est alors une figure de proue évidente pour attirer le plus de monde possible.

En tant que chroniqueur, cet aspect de sonorités et structures similaires se ressent d’autant plus par le fait que toutes les sorties de disques et EP nous arrivent et il est parfois difficile d’en parler autrement qu’avec des termes similaires entre les uns et les autres : « kick puissant », « basse ronflante et ravageuse » « basse lourde », « skank tranchant », « morceau efficace ». De fait, l’exercice d’écriture avec des termes d’appréciation similaires est souvent une conséquence de la similarité entre certains morceaux et artistes.

L’intention musicale

Deux grandes branches, qui relèguent l’aspect expérimental au second plan, sont aujourd’hui en confrontation, plus rarement en interpénétration. Le dub avec des racines et références reggae assumées d’un côté, et le dub avec des tendances techno et parfois pop assumées de l’autre. Ces références assumées ne sont pas négligeables car elles témoignent d’une intention artistique : en effet, un groupe comme Iration Steppas, résolument tourné vers le stepper, revendique pourtant toujours une intention reggae initiale ainsi qu’un champ d’expérimentations sonores particulier. Et les lyrics de ses tunes (quand il y en a) sont toujours tournés vers les thèmes classiques : « Rasta », « Jah », « Africa », « Babylon »…

De l’autre côté, certains artistes actuels ou contemporains suppriment ces aspects inhérents à la culture d’origine, et créent une nouvelle culture, parfois orientée défrichage sonore et expérimentations, parfois plus orientée dancefloor, plus encline à faire la fête. C’est ce point qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui.

Dans ce dernier cas, l’aspect reggae, roots ou même l’aspect expérimental, est souvent mis de côté. Risquerait-il de déstabiliser un public venu pour danser ?  Les mêmes recettes entre différents morceaux de différents artistes sont alors souvent appliquées : la simplicité étant le meilleur gage de réussite.

L’interface d’Ableton live, logiciel de composition très utilisé dans le dub.

La fameuse recette : peu d’ingrédients

Pour construire un morceau de dub, l’idée est dans un premier temps de trouver un kick puissant, une basse lourde et entêtante et des skanks qui tranchent avec ces deux premiers éléments. Ensuite, des lignes mélodiques (« phrases ») simples sont jouées deux fois, puis un changement d’instrument jouant deux fois une autre ligne mélodique… Jusqu’au fameux break qui ne laisse plus que le kick et la basse seuls pendant quelques mesures, avant que le morceau reprenne comme au début, mais sans l’intro.

Cette recette rend alors certains morceaux très prévisibles et efface parfois la différence entre différents artistes. L’intro étant aussi le meilleur moyen de faire monter la tension jusqu’au fameux pull up tant attendu, nombre de morceaux actuels sont calibrés pour obtenir cette montée la plus efficace possible jusqu’à la déflagration de basse, d’autant plus marquante en live ou en sound system.

Pour simplifier, voici les deux schémas de ces « recettes » :

Intro base dub mélodie 1 mélodie 2 break base dub mélodie 1 mélodie 2

Exemples (parmi tant d’autres) de morceaux qui suivent directement ou se rapprochent de très près de ce schéma :

Mahom Dub : « The Skankin’ Cat » , Bisou : « Haumea », Full Dub : « The End »…

Mais parfois le schéma est encore simplifié :

Intro base dub mélodie break base dub mélodie

Exemples : Kanka : « Musically » dont l’illustration numérique ci-après en dit long sur la platitude d’un morceau dont le succès est pourtant incontestable (plus de 100 000 écoutes sur soundcloud).


Le producteur Kanka n’est pas novice dans le dub et son succès n’est plus à démontrer : il s’est bâti sur des rythmiques simples et efficaces. De plus jeunes compositeurs semblent marcher dans ses pas, avec la même équation : simplicité = succès. C’est le cas par exemple de ce morceau d’Ist3p, « Salvation » ou d’Ishiban avec « Indian Parks »… Ces titres sont cités ici à titre d’exemples et sont le reflet de centaines d’autres qui empruntent peu ou prou le schéma musical et sortent en masse depuis quelques années, notamment en libre téléchargement sur les net labels.

 « Les productions entre les différents artistes se rapprochent parfois tellement que même à la première écoute, il est facile de deviner à quel instant précis la basse va être lâchée ou quand le break intervient… »

À l’intérieur même de ces schémas répétitifs, des similitudes sont criantes : comme les changements d’accords (skanks) choisis. Bien souvent un morceau de 3 à 4 minutes (voire plus) se joue sur les deux mêmes accords tout du long, la seule variante étant donnée par le « mute » (disparition) du skank, notamment pendant le break. La batterie, composée par ordinateur, en boucles « loops » n’offre pas beaucoup plus de variété et reste souvent moins riche d’éléments de ponctuation que dans la techno dont elle s’inspire. Cela n’offre que peu de variété ou d’évolution par morceau.

Pire, certains morceaux se servent d’arpégiateurs pour créer des mélodies. Derrière ce nom barbare, se cache un outil informatique présent dans les synthétiseurs qui joue automatiquement des arpèges, c’est-à-dire des notes appartenant à un accord joué.
Si le morceau est en do majeur, le skank jouera par exemple do mi et sol en même temps, un arpège quant à lui jouera do, puis mi, puis sol. Il est possible ensuite de régler la vitesse, le nombre d’octaves concernées et le type d’aller-retours voulus. En bon outil informatique et donc infaillible, il est calibré pour ne pas faire d’écarts rythmiques et jouer automatiquement.

Le propos ici n’est pas de fustiger ces schémas, de très bons morceaux peuvent les suivre, mais plutôt de mettre en évidence leur utilisation très fréquente dans un style (le stepper version française ou le dub électro) avec des sonorités similaires. Les choix artistiques se ressemblent, fatalement les productions entre les différents artistes se rapprochent parfois tellement que même à la première écoute de ces morceaux, il est facile de deviner à quel instant précis la basse va être lâchée ou quand le break intervient…

Quelle évolution du style ?

Un autre penchant du dub actuel, plus inédit se trouve dans l’aspect dit « cloud », à l’instar de groupes commerciaux qui influencent à leur manière le rap ou ce que certains qualifient d’ « urban pop », il existe aussi un « vapor dub » qui empreinte des sonorités similaires (nappes de synthétiseurs, ambiance aérienne et mélancolique), arpégiateur en guise de mélodies, ainsi qu’une esthétique qui présente volontairement des éléments rétro (habits des années 80/90, jeux vidéo, VHS…). Le dub s’ouvre donc à un public beaucoup plus large et intègre des éléments d’autres musiques qui font directement l’actualité à l’instar des productions de Biga Ranx, de son frère, le producteur Atili Bandalero ou encore, le jeune Bisou. Tous rencontrent un succès populaire bien au-delà des fans de reggae.

Certains artistes ont pour leur part quitté la sphère stricte du dub afin de ne pas être trop restreints par un style en particulier, ou alors pour assumer pleinement un autre style comme Molécule, Fedayi Pacha ou encore Ez3kiel, entre autres.

Toutefois, d’autres revendiquent un retour au reggae/dub des origines. Zenzile, qui après des années d’expérimentations y revient ou encore dans tout autre genre, O.B.F. qui tend de plus en plus vers un dub empreint de roots, mais avec sa patte digitale caractéristique. Même chose pour le producteur Brain Damage ou même le crew Dub Invaders, dont chaque membre s’exprime au travers d’un dub particulier en marge du projet devenu plus électronique qu’est High Tone et qui n’ont jamais cessé les expérimentations sonores.

Sorti enfin de l’underground, le dub a trouvé toute sa place dans les dancefloors et s’est fait accepter par le grand public. Un public qui n’est pas forcément ouvert au style originel du reggae, ni même aux expérimentations qui ont fait sa force, notamment en France depuis la fin des années 90. Mais ce nouvel horizon aussi dansant et festif soit-il, entraîne dans son sillage l’application des mêmes recettes. Efficaces, elles proposent néanmoins peu de variété et enferment parfois le genre dans un champ musical trop restreint. Ce formatage, voulu ou non, ce côté calibré, va à l’encontre même du style initial, critique du système et toujours défricheur d’horizons musicaux inconnus. Musique hybride d’ouverture sur le monde, passé ou futur, le dub tombe alors dans un entonnoir qui le bride et le fait tourner en rond. ♦

Samuel Bagla (avec E.B).

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