Ashanti Selah : « Quand j’étais plus jeune, je passais beaucoup de temps à écouter des enregistrements de sessions sound system sur des cassettes ! »

DUB INTERVIEW. Rencontré juste après son set sur le Sinai sound system au Forward festival, vendredi 22 novembre dernier à Paris, Ashanti Selah, répond aux questions de Musical Echoes. Il nous en dit plus sur son enfance passée en sound system, ses projets et ses multiples et différentes casquettes dans le secteur musical : producteur, compositeur, instrumentiste…

Ashanti Selah, après son set à Paris, le 22 novembre dernier. Photo : Thomas Planchais.


Musical Echoes : Salut Ben, quel âge as-tu aujourd’hui?

Ben Ashanti Selah : J’ai 24 ans, et je progresse toujours.

M.E. : Quand as-tu commencé à jouer de la musique et en produire ?

A.S. : Mes premiers souvenirs concernant la production des morceaux remontent à l’âge de 17 ans environ. C’est à ce moment-là où je me suis vraiment demandé là où je voulais aller et quelle direction je devais prendre. J’ai toujours été un passionné de musique, j’ai grandi dans une maison où il y avait toujours de la musique avec le travail de mon père (Aba Shanti-I NDLR). Du coup, j’ai vite commencé à composer, arranger, jouer des instruments…

M.E. : Te souviens-tu du premier morceau que tu as composé ?

A.S. : J’avais tellement de projets que je ne peux pas vraiment m’en souvenir, mais ma première sortie sur mon label c’était un tune avec un artiste de Suède, Dan I Locks, « Glorious Days » avec I-Jah Salomon au saxo aussi sur la version (écoutez ici). J’ai eu beaucoup de bons retours dessus et ça m’a motivé à continuer dans cette voie et à développer ma musique…

M.E. : J’ai vu des photos de toi, enfant, pendant des sessions sound system à Londres avec ton père. Quels souvenirs en gardes-tu et qu’as-tu appris pendant ces sessions ?

A.S. : Et bien, j’ai surtout beaucoup de souvenirs du temps que je passais à observer la réaction du public. C’était ça mes tout premiers souvenirs de sessions sound system, l’observation des gens, leur réaction à la musique jouée par mon père…

« Dans le domaine de la musique, il y a une famille au sens large qui fonctionne avec harmonie »

M.E. : Tu te souviens des endroits ? C’était au carnaval de Notting Hill ?

A.S. : Oui, la plupart de mes souvenirs, c’était au carnaval de Notting Hill, mais aussi occasionnellement à Brixton Rec (Brixton Recreation Centre, une salle au sud de Londres qui a accueilli beaucoup de sessions sound system NDLR), où je me souviens des longs sound checks par exemple…

M.E. : À cette époque, comment percevais-tu la scène sound system londonienne ? C’était déjà quelque chose que tu aimais et qui t’attirait ?

A.S. : Et bien…  Oui, j’étais tout le temps en session et quand j’étais plus jeune, je passais beaucoup de temps aussi à écouter des enregistrements de sessions sound system sur de cassettes que famille gardait. C’était une bénédiction de voir le melting pot des gens si différents qui venaient aux sessions de mon père.

Ashanti Selah en interview, vendredi 22 novembre, à Paris.

M.E. : L’an dernier, lors d’une session revival à Paris (voir ici), Aba Shanti-I a mentionné son père, ton grand-père en jouant ses vieux disques… Est-ce que tout le monde dans ta famille est musicien ou mélomane ? On connaît le travail de ton oncle, Blood Shanti, qu’en est-il des autres ?

A.S. : Oui, j’ai beaucoup de membres de ma famille qui jouaient des instruments ou chantaient et qui sont impliqués dans la musique d’une manière ou d’une autre… Mais pour moi, depuis que cet intérêt pour la musique est arrivé et que j’ai commencé à vouloir apprendre la musique, j’ai aussi commencé à nouer de bonnes amitiés avec beaucoup de musiciens avec qui j’ai eu le plaisir de travailler et d’apprendre. Il ne s’agit pas seulement de la famille immédiate, car dans le domaine de la musique, il y a une famille au sens large qui fonctionne avec harmonie. No competition, just many missions.

M.E. : Ton grand-père paternel est arrivé en Angleterre avec beaucoup de disques ?

A.S. : Oui, il est parti avec de beaucoup de morceaux, beaucoup de prereleases et de ce que j’ai entendu, il aimait beaucoup joué ses morceaux les plus populaires le vendredi soir…

L’île d’Antigua-et-Barbuda se trouve juste au nord de la Guadeloupe, dans les Caraïbes.


M.E. :
Il venait non pas de Jamaïque, mais de la petite d’île d’Antigua dans les Caraïbes ?

A.S. : Oui ce n’est pas très loin de la Jamaïque et musicalement, ce sont les mêmes influences. Beaucoup de musiciens sont basés à Antigua et elle est réputée pour sa musique dans le monde entier aujourd’hui…

M.E. : Parlons de ton travail désormais. Peux-tu vivre aujourd’hui de ta musique et est-ce encore trop difficile ?

Le LP « Urban Observations » de Junior Roy & Ahanti Selah.

A.S. : Oui je le peux, mais seulement parce que je fais un paquet de trucs différents dans la musique : des sessions, je suis musicien, je joue du keyboard, mais je fais aussi de la coproduction, des remixes, en plus de mes propres productions… Tu vois, je me garde toutes les options ouvertes. Mon souhait, c’est de vivre de ma musique et d’être inspirée par elle et je sais que ce sera là pour toujours…

M.E. : Sais-tu combien de morceaux tu as produit jusqu’à maintenant ?

A.S. : Je dirais plus d’une douzaine… En tout cas, j’ai produit au moins 12 disques. Enfin, tu vois, pas mal en fait…

M.E. : Au printemps de cette année, tu as sorti le « Teardrop riddim » avec trois chanteurs différents (écoutez ici). Quelle était ton inspiration à ce moment-là ? C’est toi qui joues tous les instruments dessus ?

A.S. : Oui, ce riddim a commencé d’abord avec des arrangements. Et puis petit à petit, ça a pris forme dans ma tête et après avoir trouvé une mélodie au keyboard, je me suis dit que je pouvais faire une belle composition avec la guitare, la ligne de basse…

M.E. : Avec de vrais instruments ?

A.S. : Presque… D’adord j’ai composé avec le keyboard, et ensuite un ami à moi, a joué de la guitare par dessus. J’ai toujours beaucoup de musiciens qui m’entourent dans ces moments-là. Par exemple, Jonah Dan qui joue des percussions dessus, d’autres jouent des instruments à cordes ou de la basse…

L’un des trois disques du Teardrop Riddim.

M.E. : Tu as fait aussi un album avec le jeune chanteur Junior Roy, Urban Observations, qui vit à Paris. Comment l’as-tu rencontré ?

A.S. : On s’est d’abord « connecté » par internet et échangé par téléphone. Ensuite je lui ai envoyé des riddims… Mais c’était un projet sur le long terme dont l’idée dormait dans les cartons depuis peut-être 3 ans ou quelque chose comme ça… Et puis on a enregistré les vocaux au studio Mellow Vibes de Murray Man à Birmingham, un an avant la sortie de l’album… Et puis après, j’ai fait les overdubs dans différents studios comme celui Kibir La Amlak… Et puis enfin, le mastering… Bref, c’est un projet qui a pris du temps !

Ashanti Selah a commencé à produire des titres à l’âge de 17 ans.

M.E. : Pendant une récente interview de Joe Ariwa et Adam Prescott que j’ai faite, ils m’ont dit que tu jouais plusieurs instruments sur leur dernière sortie (lire ici). Quels genres d’instruments joues-tu ?

A.S. : Je joue principalement des keyboards, mais aussi des percussions, de la guitare… Sur cet album de Joe Ariwa et Adam Prescott, c’était surtout de la programmation et des arrangements et enfin, je jouais ce qu’ils voulaient que je joue.

M.E. : Joe Ariwa m’a dit que tu étais aussi un « geek », et pas seulement un joueur d’instrument…

A.S. :
Oui c’est vrai car je suis impliqué dans beaucoup de côtés de la production de cet album, même si c’est Joe qui a fait la majorité des mixs finaux. Mais je n’ai pas de préférence entre cet aspect-là et jouer de la musique, j’adore les deux…

M.E. : Quels sont tes prochains projets musicaux ? Je suppose qu’il y en a quelques uns en cours…

A.S. : Oui il y en a quelques uns en préparation. D’abord quelques singles avec mes propres vocaux que je projette de sortir l’année prochaine, je n’ai pas pu les jouer ce soir car c’était un set court, mais par contre j’ai pu tester certaines paroles sur les versions ce soir. Mais ce genre d’événement m’encourage à me développer et atteindre un autre niveau notamment en ce qui concerne les lyrics

« Je pense qu’on doit rester ouverts à ce qui se fait et aux diverses expériences musicales »

M.E. : Oui, d’ailleurs on a remarqué que tu prenais de plus en plus le micro, comme ton père le fait aussi…

A.S. : Oui, c’est vrai ! Tu vois, je trouve que ça connecte plus aux gens quand tu es capable de prendre le micro.

M.E. : C’est de l’improvisation ?

A.S. : Parfois ça l’est, mais le plus souvent ce sont tes trucs que je j’ai déjà écrits ou enregistrés… Dans ces cas-là, je développe à partir de paroles déjà existantes.

M.E. : Ce soir, était-ce ta première date à Paris ?

A.S. : Probablement la première dans un festival majeur comme celui-ci, mais sinon j’ai déjà fait de petites sessions underground ici.

M.E. : Après 16 éditions du Télérama Dub Festival, le Forward festival a un positionnement artistique différent qui est de mélanger le reggae et le dub, à la bass music et à l’électro… Que penses-tu de cela ?

A.S. : Oui l’électro, ce qu’on entend dans le fond… (un live est en cours à côté du lieu de l’interview NDLR). Je pense qu’on doit rester ouverts à ce qui se fait et aux diverses expériences musicales. Tout le monde a des inspirations et des directions différentes et dans un sens c’est positif car on peut toucher plus de monde avec ces musiques.

Ashanti Selah, en session au Forward Festival de Paris, le 22 novembre dernier.

M.E. : Mais pour toi c’est OK de mélanger des tunes reggae à des tunes electro ?

A.S. : Dans un même line up, oui ça peut être très intéressant de faire ce genre d’expérience.

M.E. : Je suppose que tu connais pas mal d’artistes qui sont programmés ce soir ou demain sur ce festival ?

A.S. : Bien sûr, Iration Steppas par exemple est bien représentatif de ces mélanges musicaux car ils ont commencé à faire des trucs électroniques par le passé, mais d’un autre côté, ils ont développé aussi le sound system à fond… Sinon, bien sûr, je connais bien Mad Professor avec qui j’ai beaucoup travaillé et son fils, Joe Ariwa, avec qui je travaille très souvent. Tu vois, avec eux, on est comme une famille très proche quand on collabore ensemble.

M.E. : Quand vous avez enregistré le disque avec Joe Ariwa et Adam Prescott, est-ce que Mad Professor était là dans le coin pour vous conseiller ou pas du tout ?

A.S. : Parfois il était là oui pour nous écouter, d’autre fois non, mais il n’était jamais bien loin… Il est content de voir que le studio tourne bien. Parfois, il nous donnait même des directions quand on jouait des instruments.

Aba Shanti-I (à gauche) et son fils, Ashanti Selah, lors d’une d’une session du tout premier Dub Camp festival, en juillet 2014. Photo : Thomas Planchais.

M.E. : Dernière question, comment as-tu trouvé ton set ce soir, le public était-il réceptif ?

A.S. : Et bien, c’était une session de bonne heure (21h30-23h NDLR), et les gens sont venus et tu peux les voir, vraiment rentrer progressivement dans la session et c’est ce que j’ai cherché à faire.

M.E. : Comment sonnait le Sinai sound system pour toi ?

A.S. : Sinai sound sonne remarquablement bien, comme d’habitude. Je les connais bien, ils viennent de loin !

M.E. : Tu as beaucoup de travail en tant que producteur et musicien, mais penses-tu qu’un jour tu auras ton propre sound system ou ce n’est pas quelque chose qui t’intéresse ?

A.S. : Un sound system, c’est beaucoup de temps et de dévotion… Mais on ne sait jamais. Je ne pense pas que ça fera prochainement, mais ça dépend aussi de mes rencontres car un projet comme ça nécessite d’être aidé… Mais pour l’instant, je suis concentré sur la production, développer le travail des artistes… Créer des sons qui font que tu peux te souvenir des sessions, c’est ça que j’ai envie de faire en tant que producteur pour l’instant.

M.E. : Quels sont les prochains artistes avec qui tu vas travailler ?

A.S. : Ce sera probablement Ras Teo avec qui j’ai pas mal de trucs sur le feu. Mais j’ai aussi d’autres projets avec Zakeyah Zebujah avec qui on va sans doute faire un album prochainement. Et j’ai aussi des trucs qui arrivent avec I-tal Soup et des collaborations avec Bukkha (un artiste américain signé sur Moonshine Recordings NDLR) et pas mal d’instrumentistes… ♦

Propos recueillis et traduits par Emmanuel « Blender » / Photos : Thomas Planchais.

Ashanti Selah en session, le 6 septembre 2019 dernier pour la Lyon Dub Series #3. Crédit photo : Corentin Gahery.

Découvrez la sessions entière d’Ashanti Selah au Forward Festival ici :