Dreadlock Tales : « Le son mystique d’Alpha & Omega n’a jamais quitté mon champ énergétique depuis que je l’ai entendu pour la première fois »

DUB INTERVIEW. C’était le samedi 14 décembre dernier, aux Tanneries de Dijon, pour la fameuse session « Protect the Dub ». Le producteur finlandais Kimmo Ilmari Tyni alias Dreadlock Tales jouait pour la toute première en France. L’occasion unique de le rencontrer et d’en apprendre davantage sur la scène reggae finlandaise, peu connue dans l’Hexagone.

Dreadlock Tales, lors d’une session dans un club d’Helsinki, avec son sound system, en avril 2019. Photo : Carles Martinez.


Musical Echoes  : Merci de nous accorder cette interview. Peux-tu te présenter et nous parler de tes débuts en tant que musicien ?

Dreadlock Tales : Je suis né en 1981, dans la campagne entre Helsinki et Turku (dans l’extrême sud du pays NDLR), à environ une heure de voiture des deux villes. J’ai été en contact avec la musique dès ma jeunesse car mon frère jouait de la batterie dans un groupe et je n’oublierais jamais son excitation lorsqu’il jouait les maquettes du groupe au studio. Je me souviens aussi les avoir vu jouer en concert alors que j’entrais juste à l’école. Je ressens cette même excitation à propos de mes propres disques et je concevais déjà les jaquettes de mes albums avant même de savoir jouer d’un instrument. Je me suis mis en tête l’idée d’avoir une guitare quand j’avais 10 ans et c’est à cet âge-là que ma mère m’a acheté une guitare électrique. Mon frère m’a enseigné quelques fondamentaux de façon à ce que je puisse par la suite apprendre par moi-même et depuis cette époque, c’est mon moyen de communiquer avec le monde.

Dreadlock Tales a été formé dans un petit village appelé Sammatti en 1999, alors que j’avais 17 ans, avec le batteur de mon second groupe Kasper Pihlström, suite à la séparation du groupe. J’avais le sentiment de devoir faire quelque chose qui ne dépendait pas d’autres musiciens et qui pouvait prospérer avec moi seul si nécessaire. Kasper avait loué une cabane en bois et nous avons installé un studio dans la chambre. L’acoustique était parfaite et nous avons enregistré les deux premières démos avec batterie live, guitare, basse et claviers, en utilisant les premiers logiciels d’enregistrement sur ordinateur qui venaient d’être mis à la disposition du public.

Photo : Carles Martinez.

Par la suite, nous avons commencé à jouer des concerts de dub live en 2004 et d’autres avec cette configuration : moi sur le mixeur doublant le multitrack de l’ordinateur et Kasper sur les percussions et les effets. Après ces moments, Kasper a décidé de continuer à la batterie pour un groupe de rock.

En 2010, nous avons aussi fondé un autre groupe de hard rock psychédélique où je jouais de la guitare et chantais, et pendant 8 ans et cela a occupé beaucoup de mon temps. Mais après quelques frasques avec le groupe, je suis de nouveau plus actif avec Dreadlock Tales. J’ai déménagé à Helsinki, j’ai continué à jouer des concerts  et j’ai gardé le studio dans ma chambre où j’ai toujours vécu. J’ai passé la majeure partie de ma vingtaine dans le studio avec le projet et j’ai eu une période de dix ans où il n’y avait toujours un prochain concert prévu, quand le dernier était terminé. J’ai eu la chance de voyager au Royaume-Uni, en Lituanie, en Italie, en Russie, en Suède, en Inde, au Népal (…) en jouant avec Dreadlock Tales.

J’ai sorti mon premier album en 2007, qui avait 4 morceaux avec des instruments de musique composés avec Kasper et le reste, 9 morceaux, avec des séquenceurs, des synthés et des instruments live supplémentaires. Le deuxième album est venu 2013. Notre première sortie de 7″ était en 2014 avec « Tree of Dub ». À l’été 2018, j’ai pu investir dans le sound system et je l’ai gardé secret jusqu’en janvier 2019, pour les 20 ans de Dreadlock Tales en session à Helsinki.

M.E. : Quand et comment le reggae live est-il apparu en Finlande ?

D.T. : Je ne suis pas vraiment la personne la mieux placée pour parler de l’histoire précise du reggae et des sound systems en Finlande. J’ai un album Earth Poems d’un groupe qui s’appelle Dreadline sorti en 1990 et je pense, qu’ils font partie des premiers, si ce ne sont pas les premiers dans le mouvement. Un album excellent, au passage.

Il y a eu une plus grosse vague de reggae à la fin des années 90, début 2000 avec des groupes comme Soul Captain Band, Roots Cultivation et Laulurastas. Des gros orchestres de dix personnes avec un message solide de rébellion et d’unité. Un peu plus tard, sont apparus Kapteeni Ä-ni, Dreadlock Tales et Jatavi un groupe du nord ainsi que The Suhinators, Punky Reggae Band, Natural Vibrations et de nombreux autres.

Je crois que les sound systems ont commencé à apparaître vers 2005 en Finlande. Healing of the Nation sound system (2004) et Intergalaktik sound system (2006) étant les premiers.

Healing of the Nation sound system, ici en 2013. Photo DR.


M.E. : Quels sont les différents collectifs sound system finlandais ? Helsinki est l’endroit où la plupart des sessions sont concentrées, y en a-t-il ailleurs?

D.T. : Healing of the Nation Sound System, qui a commencé à Helsinki et est désormais à Turku. Les autres sound systems présents à Helsinki sont : Intergalaktik sound system, Tulitauko sound system et Jah Equity sound system, qui est originaire de Suisse.

La nouvelle génération se compose de ; Rig & Debug sound system, Ivah sound system and Equal Share sound system. OG Sound Opa Muzik / Opa Hi-Powa sound system tous de la ville Lahti.

Et originaires de Hämeenlinna, il y a  le Disco Lo-Fi sound system et Salamari sound system. Nous sommes aussi heureux d’avoir Syrina Sound System, originaire des Pays-Bas, en tant que résident dans notre scène. Dreadlock Tales Dub sound system a été fondé en Mars 2019 à Helsinki et nous sommes donc l’un des plus récents de la scène

Mais il y a aussi des studios et tout un tas de projets liés à ces groupes et sounds. À Helsinki, il faut commencer par le mysterieux AB-10 lié à Intergalactic sound system. Lightman, Studio Red & Micho Dread liés à Roots Cultivation Band qui produisent un bon nombre d’artistes Finlandais dont Intergalaktic Sound. Luonnollinen Kokijamies relié à Jatavi band. Tree of Dub, qui gère principalement Healing of the Nation sound system. Toni Natural du Punky Reggae Band et Natural Vibrations. Poorman Dub Sound de Tampere. Opa Muzik bien sûr et Temppeli avec un membre du Laulurastas band. Heikki Acid Root avec Dread-I, et Universal Love Music Works Studio et label qui ont un lien avec Jyväskylä. Dread-I et Mad Calypso, avec le label géré par Jah Porter originaire de Grande-Bretagne.
Je suis impatient car j’ai entendu dire qu’ils sont en train de monter le Universal Love sound system en ce moment. Je dois aussi parler de Tommi Tikkanen aka Bommitommi qui travaille sans cesse depuis la fin des années 90 après avoir été le claviériste et un peu par accident le producteur de Soul Captain Band. C’est lui qui a fait percer le reggae finlandais dans le maintstream avec de multiples disques de platine. Nous attendons toujours un album dub de lui.

J’ajouterais Dreadlock Tales à cette liste non exhaustive.

M.E. : Quelles sont vos influences artistiques (styles, années 70, 80, 90…) ?

D.T. : Je suis avant tout musicien et donc mes influences viennent de sources différentes. Mais mes influences principales viennent de King Tubby, Augustus Pablo et le mouvement Rockers, Lee Perry and the Upsetters, Scientist et the Roots Radics Band, Burning Spear, Bob Marley and the Wailers Band, Peter Tosh, Bunny Wailer, Horace Andy, Prince Far-I… Ce sont tous les disques que j’ai empruntés à la médiathèque et que j’ai achetés lors de mon premier voyage à Londres, à la fin des années 90. Voilà mes influences des années 70 et 80.

Mise à part les artistes roots, j’ai beaucoup été influencé par Dub Syndicate et Alpha And Omega et leurs coopérations avec The Disciples. Sans aucun doute le son mystique de Alpha & Omega n’a jamais quitté mon champ énergétique (Kimmo pratique activement la méditation NDLR) depuis que je l’ai entendu au début des années 2000, lorsque j’ai quitté la campagne pour venir à Helsinki et que j’ai pu avoir accès à un plus grand choix musical. Ce n’était pas comme aujourd’hui, il n’y avait pas internet.

Quand au stepper, comme beaucoup de gens en ce moment, je suis intrigué par les sonorités minimalistes et styles des années 90. Pour plusieurs raisons, l’une d’entre elles étant les sensations que l’on ressent mieux à travers le préampli du sound system.

Je suis aussi très attiré par les sonorités modernes. Pour résumer, je trouve que le dubplate original de Jah Shaka, le riddim « Crucial » de Noel Zebulon, aujourd’hui remixé par Ras Muffet pour Akashic Records, sonne le mieux sur un sound system (écoutez ici). Impossible de surpasser cette perfection !

 

« Il faut que je trouve le plus de temps possible à passer en famille, mais je suis obsédé par la musique »

 

M.E. : Quels sont tes autres passe-temps ?

D.T. : Ma mère appelle mes activités musicales « un hobby », mais pour moi c’est un mode de vie. J’ai un enfant de 5 ans et il faut que je trouve le plus de temps possible à passer en famille, mais je suis obsédé par la musique. Je fais aussi de l’exercice tous les jours pour me maintenir en forme car depuis 6 ans, j’ai un travail lourd, stressant et effréné en tant l’ingénieur du son pour des groupes et artistes internationaux dans un club a Helsinki.

Dreadlock Tales aux Tanneries de Dijon, pour la session « Protect the dub », en décembre 2019. Photo : G.B.

M.E. :  Cette année, tu fêtes ta 20e année d’activité musicale, quels sont tes prochains projets ?

D.T. : 2019 a été une année incroyable pour moi, une chose en amenant une autre, après avoir lancé Dreadlock Tales Dub sound system, il y a eu la fête du 20 ème anniversaire et ensuite la création du label Dreadlock Tales Music en mars.

Après quatre grosses sessions, la sortie de trois disques 45tours et d’autres soirées en 2019, je pense que 2020 va être un peu plus relax car c’était un peu beaucoup pour ma famille. Cependant je démarre 2020 aux côtés d’Aba Shanti, qui vient pour la première fois à Helsinki et qui jouera (ce vendredi 31 janvier NDLR) sur le Dreadlock Tales Dub sound system. On verra où cela nous mène. Je ne suis pas de ceux qui planifient les choses dans la vie. J’ai tendance à suivre mon cœur. Je suis impatient de sortir un disque avec l’artiste talentueux qu’est Daddy Spencer, qui viendra d’Afrique-du-Sud, l’année prochaine (si Jah veut bien). Je travaille sur des mixes finaux en ce moment au studio.

M.E. : Quelles sont tes différentes collaborations (labels, artistes…) ?

Comme je le disais, je suis premièrement un musicien aux influences diverses. J’ai sorti des morceaux reggae, dub, stepper, ou dub influencés ambient, downtempo, dubstep et break avec Dreadlock Tales depuis 1999. J’ai collaboré avec des labels comme Cosmic Theatre Records, Dubmission Records, GreenTree Records, Mean Seed Records, Floating Mountain Records et depuis cette année sur mon propre label Dreadlock Tales Music.

Nous avons passé deux bonnes années en studio avec Tree of Dub, lorsqu’il vivait encore à Helsinki. Mis à part ces derniers, j’ai surtout travaillé seul avec quelques collaborations par-ci, par là. J’espère qu’il y en aura d’autres à l’avenir. Toutes les sorties Dreadlock Tales Music à ce jour ont étés jouées, composées , arrangées, produites et masterisées par moi-même ici à Helsinki. C’est donc beaucoup de travail et cela prend du temps. En 2019, j’ai fait pour la première le mastering pour une sortie vinyle et suis très content d’avoir été nommé « testeur de sound system » par Mikey Dread de Channel One, avec la première sortie de Dreadlock Tales Music, « Jah Melodica » en 45 tours.

Le Dreadlock Tales dub sound system au complet.

M.E. : Comment as-tu découvert le milieu sound system ? Peux-tu nous partager l’un de tes plus vieux souvenirs ?

D.R. : Je pense que mes premières expériences avec les sound systems et les préamplis ont été sur Youtube pour être honnête. La « scène » était très aléatoire en Finlande et pour moi le style d’intérêt, c’est le roots & culture et le stepper. Il n’y a pas beaucoup de sounds en Finlande qui font des soirées uniquement sur ces styles, donc je suppose que les soirées de Healing of the Nation ont été les premières que j’ai vraiment appréciées.

Je n’ai pas un souvenir particulier d’une nuit, mais je me souviens quand j’ai entendu pour la première fois un morceau particulièrement marquant sur un sound system dans un parc du centre d’Helsinki, joué par Healing of the Nation. C’était peut-être en 2006… En fait, maintenant que j’y repense, les premières sessions que j’ai partagées avec Healing of the Nation lors de fêtes dans des squats à Helsinki 2004 et 2005 sont de très bons souvenirs, des moments studieux à apprendre et à tester…

M.E. : C’est la saison du « kaamos », (la nuit polaire en finnois) en Finlande, comment vis-tu cette période ? Quelle est la différence globale entre le nord et le sud?

D.T. : Une question intéressante. Le kaamos n’est que dans le nord. Le soleil ne se lève pas pendant des mois pendant l’hiver. Avant le solstice d’hiver, dans le sud, le soleil se lève vers 9 heures le matin et se couche avant 16 heures. Pour le mois de novembre, ils calculent qu’on a une quinzaine d’heures d’ensoleillement direct qui passe à travers les nuages.

Ce sont des moments difficiles pour moi, mais je le vivais moins bien quand j’étais jeune. Ce sont des moments qui peuvent être ennuyeux car on ne rencontre les gens qu’à l’intérieur ou alors par accident dans la rue. Ces dernières années la neige est arrivée tard, après le Nouvel An à Helsinki. C’est essentiel qu’il y ait de la neige au sol sinon il fait trop sombre. Le sauna c’est le meilleur moyen de se chauffer les os et arriver à supporter l’obscurité et le froid. Le feu sacré pour moi se trouve au cœur du sauna.

M.E. : La Finlande est réputée dans l’Union Européenne pour son économie et depuis peu, vous avez un nouveau Premier ministre (Sanna Marin) et plusieurs autres femmes politiques, est-ce le début d’un changement pour la politique du pays ?

D.T. : Je ne m’intéresse pas trop à la politique. Tel que je vois les choses, la plupart des politiciens ne font ce travail que pour gagner de l’argent. Il y a des années ou j’ai voté et d’autres non, mais pour moi tout ça me semble être comme un film déjà connu d’avance. De plus en plus comme une comédie dramatique.

Mais ces changements sont positifs, c’est sûr, et sont bienvenus. L’énergie féminine est très importante en ces temps masculins. ♦

Propos recueillis par Gwendoline Bardollet. Traduction : G.B. et James Danino.

 

Sur son propre sound system, Dreadlock Tales, reçoit Aba Shanti-I ce vendredi 31 janvier à Helsinki.

Écoutez le morceau « Designed by Jah » de Dreadlock Tales ici :