DJ Kullar : « Arrivé chez Jet Star, ils ont pris mon nom et m’ont alors proposé de travailler chez eux le lundi suivant. C’était le jour de mes 18 ans ! »

REGGAE INTERVIEW. Ravinder « Vinny » Kullar (prononcez « Coolah ») est l’homme derrière le label Roots Youths. Basé à Londres, il est aussi distributeur de vinyles et animateur de la fameuse émission hebdomadaire Dublife Show sur LifeFM. Né en 1972, Kullar est souvent sollicité dans le monde entier pour des DJ sets et vient de construire son propre sound system.
Son label a vu son catalogue s’étoffer très largement depuis 2005 avec des productions variées venant de studios légendaires pour certaines, et de la nouvelle génération pour d’autres. Voici en exclusivité une interview en français, réalisée lors d’une récente session à Madrid, qui retrace son parcours atypique et donne sa vision sur l’évolution du reggae dub en France et dans le monde.

DJ Kullar, en session, au Dub Camp festival, en juillet 2015. Photo : Thomas Planchais.

Musical Echoes : Kullar, tout d’abord peux-tu nous dire d’où viennent tes influences musicales ?

Kullar : Ayant grandi à Southall, quartier ouest de Londres (quartier « indien » de la capitale NDLR), j’ai été depuis le plus jeune âge au contact de la musique bhangra qui est une musique indienne provenant de la région du Pendjab. Il y avait beaucoup de groupes de musique live de très bon niveau et c’était vraiment cette musique qui était prédominante là où je vivais, que ce soit à la maison, dans les fêtes, les mariages…

J’ai été ensuite très vite au contact de la musique reggae dub tout simplement dans la rue par les gens de mon quartier qui écoutaient ça dans leur voiture. Un jour, le frère d’un de mes potes était venu nous chercher à l’école avec ce style de musique toujours à fond dans sa voiture. J’ai demandé à mon pote : mais qu’est-ce que c’est que cette musique ? Il m’a dit que c’est une cassette de son frère, je lui ai alors demandé si je pouvais avoir une copie. En voulant vraiment savoir ce que c’était, on m’a alors dit c’était une compilation de reggae music inspirée par Shaka. Il y avait des classiques du genre Aswad : « Warrior Charge », Pablo Gad : « Hard Times », Fred Locks : « Voice Of The Poor », mais aussi d’autres genres de tunes comme Half Pint : « One In A Million », Wayne Smith : « Under Mi Sleng Teng », c’était assez varié tout en restant vraiment roots ! Ensuite je me suis procuré une session live de Jah Shaka et c’est là ou j’ai vraiment eu une révélation d’un point de vue musical et j’ai alors continué à m’en procurer de plus en plus. Un beau jour, l’un de mes potes m’a dit que Shaka allait jouer à Southall, c’était alors la première fois que je voyais Shaka jouer, je crois que c’était vers 1986 ou 1987.

Jah Shaka en sound system, à la fin des années 1980. Photo DR.

M.E. : Est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur les sessions sound system de Jah Shaka à cette époque ainsi que les chanteurs reggae qui t’ont influencé ?

K. : Shaka a été l’inspiration première depuis le premier jour. C’était juste impressionnant la quantité de musique délivrée et les vibrations, c’était vraiment quelque chose d’édifiant, je dirais même une expérience mystique à chaque fois. J’étais vraiment jeune à cette époque et je ne connaissais rien de la vie et c’est ainsi que Shaka nous enseignait beaucoup à travers ses sessions.

À cette époque tous les chanteurs étaient à leur meilleur niveau. J’étais constamment en train de découvrir des nouveaux chanteurs et mes préférés sont restés les mêmes jusqu’à ce jour : Burning Spear, Dennis Brown, Horace Andy, Johnny Clarke, Gregory Isaacs. Quant Shaka revenait de Jamaïque, on pouvait entendre de nouvelles productions et de nouveaux chanteurs, ainsi que d’autres déjà connus tel que Icho Candy, Willi Williams, Max Romeo, Robert Lee, Yami Bolo, White Mice… Il y avait de nombreux nouveaux talents jamais entendu auparavant et enregistrés lors de ses visites.

M.E. : Comment en es-tu venu à vendre des vinyles et faire de la distribution ?

K. : Quant j’ai commencé à écouter toutes ces cassettes et que j’ai commencé à aller voir Shaka, j’ai vite pris conscience que la plupart des sons que j’entendais étaient accessibles en format vinyle. A Southall, il y avait un disquaire du nom de Kenny. Un jour je suis allé le voir et je lui ai dit que j’aimerais avoir les sons que Shaka joue. Il m’a joué pleins de vinyles mais il n’y avait vraiment rien d’intéressant. J’ai juste acheté un vinyle qui ressemblait à ce que jouait Shaka, Eccleton Jarret : « Rock Them One By One », un Jammy’s qui venait juste de sortir à ce moment-là. Je me souviens avoir regardé ce qui était écrit sur la pochette et j’ai lu « Marketed & Distributed by Jet Star ».

Jet Star est l’un des distributeurs de reggae les plus importants de Grande-Bretagne.

Ensuite progressivement je suis allé voir d’autres disquaires comme Dub Vendor, Daddy Kool… Et sur toutes les pochettes de vinyle je voyais encore écrit « Jet Star ». J’ai alors relevé le numéro et j’ai appelé pour en savoir plus. J’ai eu alors un rendez-vous avec eux, ça remonte à l’été 1990. Arrivé là bas, ils ont pris mon nom et m’ont alors proposé de travailler chez eux le lundi suivant. Ce même lundi où je commençais chez Jet Star était aussi le jour de mes 18 ans !

M.E. : Comment as-tu évolué ensuite pour devenir cette personnalité reconnue dans le milieu dub londonien ?

K. : J’ai choisi de quitter Jet Star en 1992 avec la volonté de vouloir continuer à faire moi-même de la distribution et de la vente de vinyles. J’ai agrandi mon réseau en allant directement vers le public qui s’y intéresse vraiment. En allant dans n’importe quel reggae shop de Londres, on pouvait trouver beaucoup de styles de reggae très différent et pas forcément du « King David Style » : il y avait du reggae 70’s, du lovers rock et aussi beaucoup de LPs mais pas énormément de 7’’ ou de 12’’ alors que c’était ça principalement ce que Shaka jouait. Il jouait un vocal et ensuite le dub et c’était rare de le voir jouer la piste d’un LP.

Après avoir quitté Jet Star, j’ai commencé à vendre des disques au marché de Southall le samedi car il n’y avait personne qui le faisait à ce moment-là. J’étais aussi très présent à la plupart des danses à Londres : le « Dub Club », organisé tous les jeudis par Nikki Culture (la manageuse de Shaka). Je tenais un stand de vinyles un vendredi par mois au « Southall Community Center », une danse organisée par Joey Jay et Robert Tribulation; le samedi il y avait forcément Shaka qui jouait quelque part; le dimanche Aba Shanti jouait à l’« Arches »; et même le lundi ou le mardi on pouvait trouver des concerts live avec par exemple Burning Spear. D’autre part je fournissais aussi Dougie Wardrop (Conscious Sounds) qui tenait un stand de vinyle « Dub Shack » au marché de Camden et il me le rendait la pareille en me fournissant d’autres tunes.

Kullar, Earl 16 et Dougie Wardrop à Londres, en 1994. Photo DR.

J’étais tout le temps sur la route pour aller à toutes les danses et j’ai créé ainsi de nombreuses connections avec beaucoup de monde du milieu. J’aimais échanger des connaissances à propos de la musique (nouvelles tunes, dubplates…) et vendre des vinyles. Il n’y avait pas d’internet, ni youtube ou de smart phone, tout se faisait comme ça. Je considère que j’ai été très chanceux de rencontrer de nombreux producteurs dans ces danses qui m’ont beaucoup aidé bien au-delà du simple fait  de créer mon label. Au final, tout ça m’a confirmé que je voulais continuer à évoluer dans la scène reggae dub. J’ai rencontré tellement de gens géniaux et je me suis fait beaucoup d’amitiés pour la vie. À tous, maximum love & respect.

« À chaque fois que mon père rentrait dans ma chambre et voyait tous ces posters et flyers de Bob Marley et Jah Shaka, il me disait : « Tu connais beaucoup plus ces gens-là que ta propre religion » ».

M.E. : Comment en es-tu venu à jouer en session et comment en es-tu arrivé à faire cette émission de radio online Dublife suivi par tant de gens de la communauté reggae dub et vue comme une référence pour découvrir des nouvelles tunes ?

Ma première session sur un sound system en tant que selecta remonte à 1996. Un jour j’ai eu un appel de Nikki Culture pour venir jouer à l’une des sessions du jeudi, le « Dub Club ». À cette époque elle m’a demandé comment j’allais m’appeler, je n’avais pas vraiment d’idée, on a alors appelé ça « Sacred Vibes » et j’étais accompagné par Ramon Judah au micro ce soir-là.

Flyer original de 1996, de la célèbre session « Dub Club » avec notamment Sacred Vibes featuring Kulla & the Southall massive.

Concernant l’émission de radio, j’avais déjà participé à des émissions de radio avec Roots Hitek à Acton dans les années 90. En 2005, Pinapple Roots (RIP), qui gérait une session sound system hebdomadaire le mardi soir, le « Club Roots Underground » à Finsbury Park, venait tout le temps m’acheter des vinyles pour son émission de radio qu’il faisait le même soir juste avant et pour ses sessions sound system. Une fois il m’a dit qu’il aimerait me voir jouer avec lui à son émission de radio. Je me souviens ce soir là il m’avait demandé de lui donner un vinyle qu’il a commencé à jouer, c’était Sista Aisha : « The Creator » sur le label Ariwa. Il a alors remis la tune depuis le début et m’a introduit « Voici Kullar Roots, croyez-moi, il a de sérieuses sélections et il va à partir de maintenant prendre la main du Dublife Show », à la fin de la tune, il s’en va en me disant : « Tu reviens la semaine prochaine ! ». J’ai dit : « Quoi ? ». Il m’a alors répondu : « Tu vas animer l’émission à partir de maintenant ! ». Sans même que je demande quoi que ce soit, il m’a ainsi introduit, j’ai par la suite fait la connaissance de Paul Roast et de Mel qui m’ont alors été d’un soutien sans faille depuis ce moment-là.

Dublife c’est bien plus qu’une émission de radio, c’est une communauté de vrais passionnés qui se rencontrent depuis les quatre coins de la planète chaque mardi soir. Je sais que chacun a sa vie, mais c’est toujours gratifiant pour moi de voir tout le monde se connecter et vibrer ensemble. Cela aide aussi les gens à agrandir leur réseau, ce qui rend cette émission très utile.

M.E. : Comment as-tu choisi le nom de Roots Youths ?

K. : À chaque fois que mon père rentrait dans ma chambre et voyait tous ces posters et flyers de Bob Marley et Jah Shaka, il me disait : « Tu connais beaucoup plus ces gens-là que ta propre religion ». À cette époque effectivement j’en connaissais déjà beaucoup sur la musique reggae, du genre tous les noms des ingénieurs son des studios… J’ai tout de même pris conscience avec le temps que c’est important de connaitre la culture d’où on vient. L’héritage culturel de nos parents fait partie de notre identité. La musique reggae que j’écoutais le disait très clairement en s’adressant au peuple jamaïcain et en leur disant de ne pas oublier qu’ils descendent de l’Afrique et de la culture africaine. Alors j’ai compris qu’à travers la musique reggae il y avait là un message universel. C’est vraiment ça la puissance du reggae. C’est ce message fort et conscient qui connecte les gens entre eux et par rapport à ce qu’ils sont, à leurs racines.

Je ne savais rien de mes racines étant jeune mais plus tard je voulais être sûr que, par contre mes enfants connaîtraient leurs racines, j’ai alors appelé ça Roots Youths. Cela ne se réfère donc pas forcément au roots par rapport au style musical reggae roots, car même mes enfants connaissent Dougie, Bongo Asha, Jonah Dan et tous les producteurs avec qui je travaille, j’ai plutôt voulu lancer comme message à la jeunesse : « Connais tes racines et sois conscient d’où tu viens avant de vouloir aller où que ce soit ! ».

M.E. : Quel a été alors le premier artiste important avec qui tu as travaillé et que tu as produit et comment as-tu rencontré King Jammy ?

Les premiers artistes que j’ai amenés avec moi au studio étaient Earl 16, Sandeeno et Sys Nya, c’était en 2006 au studio de Russ Disciples. Par la suite j’ai eu l’occasion d’enregistrer King Kong au studio d’Indy Boca à Paris en 2014 et j’ai aussi pu enregistrer récemment Robert Dallas et Errol Bellot au Conscious Sounds Studio. Maintenant avec internet les artistes peuvent envoyer directement un vocal au studio sans même que le producteur soit impliqué, ce qui rend le procédé encore plus rapide.

Concernant King Jammy, je l’ai rencontré au festival International Dub Gathering à Barcelone il y a quelques années et j’ai discuté avec lui de ce que je faisais et de ma vision. Il m’a proposé de venir en Jamaïque pour mixer certaines tunes, mais j’étais alors très occupé. À la fin après beaucoup de discussions et quelques unes de ses visites à Londres, on a pu se revoir et établir le Roots Youths meets King Jammy’s Serie. La série de vinyles que vous avez vu n’est que la première partie, il y en aura d’autres à venir, notamment deux tunes jamais sortis auparavant de Lacksley Castell, et quelques tunes tirées du LP de Earl Zero. King Jammy a énormément de musiques qui n’ont jamais vu le jour, il est à mon avis depuis toujours un des plus grands producteurs de reggae en Jamaïque.

Kullar et King Jammy à Barcelone en 2016. Photo DR.


M.E. : Que peux-tu nous dire sur les récentes sorties notamment cette série de 7’’ et peux-tu nous dire ce que tu prépares à l’avenir ?

K. : La dernière série de 7’’ a été faite pour pouvoir satisfaire tout le monde et tous les goûts des uns et des autres. Le projet Nazarites est un live band, donc il s’agit de musique purement acoustique, il y a aussi Martin Campbell, Ashanti Selah…   Les différents retours que j’ai eus ont été positifs et nous comptons maintenant aller plus loin avec une série de 12’’ qui va arriver au printemps avec des légendes de la scène UK dub comme Ironworks Dread, Ras Muffet, Chazbo, Disciples, Vibronics (…), ainsi que des producteurs issus de la nouvelle génération comme Jah Massive, Haspar, King Alpha, Alpha Steppa, Ital Power, Eastern Roots, Radikal Vibration, Alligator Dubs, Ashanti Selah…

Il y  aura aussi le célèbre DigiKiller connu des collectionneurs pour sa grande rareté : Sledgehammer : « Aggro », cette tune avait été pressée à seulement 100 exemplaires en 1989 et est monté très vite très haut dans les hit-parades des magazines spécialisés de l’époque. Dans l’absolu pour moi ce n’est pas important avec qui je travaille du moment que mes oreilles et mon cœur aiment ce que j’entends, je suis donc toujours prêt à faire le pari de sortir quelque chose de nouveau du moment que la musique me plaît vraiment. Et nous allons poursuivre en fournissant pour tous les publics : du rootsman à ceux qui aiment le dub anglais en passant par les fans de early digital style.

Sledge Ammer & Rubba T :  « Aggro », rare sélection bien connue des collectionneurs aguerris, qui était monté jusqu’à la 15ème place des Hit-parades de cette boutique en 1989 (à la 28e place sur l’extrait), bientôt disponible en format 12’’ pour tout le monde sur le Label Roots Youths Records.

M.E. : Tu sors beaucoup de vinyles et un certain nombre d’entre-eux sont disponibles en format digital sur ton bandcamp mais pas tous encore. Est-ce que tu nous confirmes que tout ton catalogue sera disponible en format digital ? D’autre part penses-tu comme certains que le format digital est l’avenir ?

K. : Toutes les productions ne seront pas disponibles en format digital sur bandcamp du fait des arrangements que j’ai conclu avec les différents producteurs, mais aussi parce qu’on encourage maintenant la vente de séries limitées en polyvinyle. Mais comme vous pouvez le voir sur notre bandcamp, vous pouvez trouver la plupart des sorties en format vinyle et digital. Il y a aussi des sorties en format digital qui ne verront jamais le jour en vinyle (Dubplate Series), à moins qu’il y ait une demande claire du public.

Je pense que c’est toujours important de laisser le choix au public de voir ce qui est le mieux pour lui, que ce soit vinyle ou digital. Ceux qui achètent le vinyle sur notre bandcamp ont automatiquement le format digital disponible gratuitement. Comme c’est un marché qui grandit de plus en plus, nous voulons absolument coller aux besoins de tout le monde aussi en termes de format d’où le fait qu’il y ait du vinyle et du digital.

Roots Youths Records Digital Dubplate Serie Label.

Pour moi personnellement, il n’y a pas mieux que le vinyle car ça reste d’une part la tradition et d’autre part , tous les gestes qui l’accompagnent comme le sortir de sa pochette, voir quelle piste on va jouer, le poser sur la platine, mettre le stylet par-dessus ainsi que le son des anciennes productions jamaïcaines et tout le charme du craquement.

Cependant je vois bien l’intérêt pratique d’avoir ses sons sous format digital : cela empêche de devoir transporter ses vinyles, de prendre le risque de les abîmer et cela permet aussi d’éviter l’usure qui se fait progressivement, mais aussi le fait de devoir les remettre dans la pochette et de les ranger à chaque fois. En conclusion, je pense sincèrement que le format digital est bien le format du futur. On regarde d’ailleurs actuellement l’option de mettre nos sorties sur toutes les plates-formes digitales incluant Amazon, iTunes… Cela permettra aussi l’introduction de notre catalogue dans Shazam pour la détection des sons joués en session sound system ainsi que sa disponibilité en écoute dans Spotify pour les abonnés de musique en streaming. D’ici là, je vous invite à aller sur notre bandcamp ici.

M.E. : Depuis de nombreuses années, beaucoup de fans de early digital style attendent avec impatience la série Digital Serie Disciples meets Roots Youths avec notamment la nouvelle version du « Physical » de Vivian Jones, est-ce que tu peux nous dire si la sortie est prévue pour bientôt ?

K. : Nous allons d’abord mettre en ligne un album Disciples meets Roots Youths Digital Showcase disponible uniquement en format digital sur bandcamp. Ensuite avant la fin de l’année, nous allons sortir quelques titres tirés de cet album en format vinyle. Il y aura notamment les titres suivants : Vivian Jones : « Physical », Coozie Mellers : « Easy », Sandeeno : « What Goes Around », King King : titre encore à définir, D’ Nation : « Just Say No ».

M.E. : Tout comme Jerry Lionz et Keety Roots, le public a pu voir apparaître la sortie d’un premier polyvinyle Roots Youths « 90s Bush Chemists » qui s’est d’ailleurs vendu en même pas un jour. Tu as alors dû graver 50 copies de plus que ce qui était prévu pour répondre à la demande et tu annonces dans la foulée la sortie d’un deuxième polyvinyle édition limitée à 50 exemplaires avec Chazbo. Quel est l’intérêt de développer ce format limité et que réponds-tu aux détracteurs ?

K. : C’est seulement une autre option pour nous d’avoir l’opportunité de fournir une disponibilité musicale de nature rare à d’autres sound systems et collectionneurs à travers le monde et pas seulement une petite poignée de personnalités correspondant aux sound systems de premier plan comme Channel One ou Iration Steppas. Nous voulons promouvoir notre musique pour tous les sound systems. C’est juste une solution plus simple pour les sounds d’avoir directement une sérieuse sélection sous forme matérielle qui puisse être à la fois rare et durable.

M.E. : Que penses-tu de l’évolution et l’expansion de la musique reggae dub à travers l’Europe ainsi que l’évolution sur la connaissance générale de celle-ci ?

K. : Je trouve que la sphère reggae dub s’agrandit beaucoup de jour en jour et qu’il y a énormément de gens qui s’intéressent maintenant à cette musique à travers le monde. Ils regardent constamment les shops online pour découvrir des nouveaux sons, ils mettent des clips vidéo des sessions sound system en demandant quel est telle ou telle tune jouée pour savoir si quelqu’un reconnait. Avec tous ces réseaux sociaux, c’est devenu extrêmement facile de récupérer des informations ! Dès que je mets un lien en ligne, les gens cliquent et peuvent écouter les sorties futures. Il y a beaucoup de musique que l’on peut retrouver ainsi en ligne mais pas tout. C’est devenu tellement simple avec internet de découvrir des sons sur youtube, à l’époque nous n’avions pas accès à toute cette base de données. On récupérait les informations des gens que l’on côtoyait ou en allant en session. On avait aussi un magazine du nom de Black Echoes où l’on pouvait trouver différents classements hit parades : UK Reggae, JA Reggae, Lovers Rock, 7’’ Pre-Release, 12’’, album… Maintenant on voit pleins de hit parades de reggae en ligne dans chaque style 70’s, 80’s, 90’s JA ou UK Dub… Il y a même des sites qui sont dédiés à ça.

Concernant la connaissance générale de celle-ci au sein du public, je considère qu’il y’a un retard d’environ quinze ans en moyenne dans le reste de l’Europe par rapport à l’Angleterre, surtout par rapport à ce qu’on écoutait dans les danses au cours des décennies précédentes. Par exemple ce qui m’étonne toujours ce sont les réactions quand un son extrait d’une cassette de session de l’époque est en ligne. En effet beaucoup trouvent ça incroyable que Shaka pouvait jouer telle ou telle tune à l’époque notamment ces sons qualifiés de « Digikiller ». Pourtant c’est bien ce qui se jouait à l’époque. De plus toutes ces danses que l’on a eu aussi killer les unes que les autres notamment les sessions de Shaka de l’époque font totalement partie du passé maintenant. À moins d’avoir été là à l’époque, ce n’est désormais plus possible de les revivre à nouveau. Shaka pouvait jouait n’importe quel style, même quand il jouait des dubplates résolument UK Dub, on ne disait pas que c’était du dub 3000 ou du techno dub, ça faisait partie d’un tout avec le reggae roots et tout ce qui venait plus récemment de Jamaïque (digital yard style).

M.E. : Depuis une dizaine d’années, tu es invité partout pour faire des DJ sets : Italie, Portugal, Allemagne, Mexique, Pologne, Pays Bas, Irlande, Suisse, Belgique… Première session en France à Tours en 2013 aux côté du Smashing Crew et de Tropical Dubwise puis de nombreuses autres sessions, notamment à Paris et une apparition remarquée au Dub Camp 2015 avec Sista Aisha. L’année dernière, tu as même lancé le  Roots Youths sound system… Quelle est la vibration que tu souhaites propager lorsque tu joues et comment vois-tu l’avenir ?

K. : Je suis chanceux d’avoir autant de dates en tant que selecta et je suis très reconnaissant envers les promoteurs car cela me permet de revoir des amis que je me suis fait par ailleurs, de rencontrer des gens nouveaux et de jouer de la musique pour chacun d’entre eux dans un esprit familial. J’adore aussi cette expérience de voyager et de découvrir des nouvelles cultures et des nouvelles personnes. J’essaie toujours d’apprendre quelque chose de chacun et d’incorporer ça dans ma propre vie.

« Tous les selectas ou DJs qui jouent sur un sound system devraient comprendre aussi qu’ils jouent pour le public et pas seulement pour eux-mêmes ou pour leur crew, ça ne sert à rien  de s’exciter à jouer trop fort en utilisant toute la puissance sonore disponible car finalement, personne n’apprécie vraiment la musique et le public finit même par quitter la salle en ayant mal aux oreilles. »

 

Concernant le sound system, cela a été une progression naturelle car beaucoup me l’ont demandé. Cependant avec la règle concernant les nuisances sonores en Angleterre il est très difficile de trouver un endroit pour jouer, mais ce n’est pas impossible.

Mon travail comme DJ est de m’assurer que le public comprenne le message et la vibration que les chanteurs et musiciens souhaitent transmettre. Le but n’est pas seulement de « faire du boom boom » sans aucun message et sans aucune vibration. Tous les selectas ou DJs qui jouent sur un sound system devraient comprendre aussi qu’ils jouent pour le public et pas seulement pour eux-même et pour leur crew, ça ne sert à rien des fois de s’exciter à jouer trop fort en utilisant toute la puissance sonore disponible car finalement, personne n’apprécie vraiment la musique et le public finit même par quitter la salle en ayant mal aux oreilles. Il faut s’assurer que les gens vont quitter la salle avec une vibration positive et qu’ils se sentent réellement élevés. Ils seront alors prêts à se lever du bon pied le jour suivant pour affronter la réalité de la vie. Pour vous dire franchement le fond de ma pensée, c’est même encore mieux si les gens quittent la salle en ayant compris le message, l’histoire, la culture et tout le contexte de cette musique car, de cette manière, lorsqu’ils ont reçu toute cette lumière en eux, alors ils sentiront réellement ce message mystique de « Jah Music ».

Kullar et Sista Aisha, à l’affiche du Dub Camp festival (44) en 2015. Photo DR.

M.E. : Pour finir cette interview, as-tu un message à faire passer à tous les Français qui suivent ce que tu fais ainsi que les fans de reggae dub en général ?

K. : Merci à tout le monde et merci notamment à tous les gens proches que j’ai en France, il y a vraiment beaucoup trop de noms à citer. Je serai de retour très bientôt pour des DJ sets et je viendrai aussi pour m’occuper personnellement de la distribution de mes prochaines sorties vinyles. J’invite tout le monde à suivre de près les prochaines sorties sur mon bandcamp et d’ici là, j’espère à très vite en France. ♦

Propos recueillis et traduits par Milade (Tropical Dubwise).

 

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Écoutez la dernière session de DJ Kullar (feat. Culture Freeman) au Molotov de Marseille, vendredi 6 mars, ici :