Édito #4 : Pour des sessions plus locales et des sound systems plus autonomes avant la fin du monde !

Depuis la mi-mars, la France vit confinée pour limiter la propagation du coronavirus. Plus de concerts ni de sound systems donc pour assouvir notre soif de musique et de danse. Une catastrophe pour beaucoup d’associations et de professionnels du secteur, certes. Mais si cette pause était l’occasion de réfléchir collectivement à l’après épidémie et à adapter nos sessions au monde qui vient ?

Sound system 12 volts mobile. Photo : Andy Tompkins.

La scène est à la fois familière, mais surréaliste. Les danseurs se meuvent au rythme de la musique et exultent quand les fréquences les plus basses pénètrent dans leurs corps à 70% composés d’eau. À l’instar de la péniche qui accueille le sound system, ça vibre, ça tangue, ça réconforte au plus profond de l’âme. Pourtant cette communion revêt cette nuit-là un caractère bien particulier.

À y regarder de plus près, les danseurs sont tous isolés et engoncés dans de drôles combinaisons blanches immaculées et semblent respecter une distance de sécurité de plusieurs mètres les uns des autres. Pas de rondes joyeuses, pas de grappes de massives qui s’agglutinent devant les stacks, pas de couples qui se tiennent la main et même pas de relous en manque de chaleur humaine qui se frottent aux jolies filles… Dehors, la même distance étrange est observée. Les verres ne changent pas de main, les pétards ne tournent plus. Chacun pour soi là encore, chacun son kiff

Mais le plus étrange à observer reste le selecta. Et pour cause, il n’y en a pas. Enfin, pas vraiment. Aba Shanti-I est bien entrain d’enchaîner ses meilleures sélections (et même en vinyles pour une fois), mais il est resté à Londres par « sécurité » et parce que la France a fermé ses frontières pour l’occasion. Le petit homme apparaît néanmoins en hologramme, reproduisant fidèlement live & direct sous nos yeux, les gestes qui sont les siens de chez lui. Tout Aba Shanti qu’il est, son hologramme reste tristement désincarné, inhumain.

Si ce scénario d’une session sound system en plein pic de contagion mondiale au covid-19 relève pour l’heure de la science-fiction ou d’un songe étrange mêlé de frustration et d’angoisse, il n’est pas anodin. Car depuis le 13 mars, tous les événements sont à l’arrêt, les annulations s’enchaînent partout en Europe et le monde de la musique est en mode pause pour une durée indéterminée. Au chômage technique. Au chômage tout court pour certains, pas forcément rassurés par les derniers discours d’Emmanuel Macron. Il est indéniable que le monde de la musique et de l’événementiel va payer un lourd tribut à cette crise sanitaire. Surtout si elle devait durer. Le monde associatif, plus fragile économiquement, est encore plus menacé. C’est lui qui est derrière l’organisation de la plupart de nos sound systems, petits ou gros. Tous les festivals de printemps sont annulés ou reportés à l’instar de l’Intenational Dub Gathering en Espagne et même les festivals estivaux sont menacés (voir le dernier communiqué du Dub Camp, toujours maintenu, sur le sujet).

Bref, cette crise est malvenue pour nos sessions et ceux qui les organisent. Mais la santé, voire la survie du plus grand nombre passe avant tout et c’est bien normal. Qui peut moralement faire passer l’économie de certains devant la santé de tous ? Même Macron n’a (pour l’instant) pas osé de le faire…

Pour les simples danseurs, les sound systems addicts, cette interruption soudaine des sessions est aussi un crève-cœur. Bien sûr, les enjeux ne sont pas les mêmes, mais pour les habitués, ce mois (ou plus) de confinement sans sound system va être long, très long. D’autant que pour beaucoup, le sound system sert aussi d’exutoire, où chacun se déleste des tensions accumulées par le quotidien, du stress, mais aussi de la peur de l’avenir et d’un monde qui s’effondre quasiment en temps réel sous nos yeux.

« La fin du monde ou plutôt d’un monde est sous nos yeux et nous dansons pour l’oublier. »

Point de catastrophisme ici, rien que du réalisme et les amateurs de reggae y seraient-ils plus sensibles que les autres ? La fin du monde ou plutôt la fin d’un monde est sous nos yeux et nous dansons pour l’oublier. Et bien, puisque nous ne dansons plus pour l’instant, arrêtons-nous deux minutes pour y réfléchir.

Dans une récente tribune publiée par Le Monde (lire ici), l’ex député écologiste Noël Mamère met en parallèle la crise du coronavirus et l’effondrement de notre modèle économique actuel, arguant que la première est une sorte de répétition générale avant que le système tout entier ne s’écroule. Entièrement globalisé ou « mondialisé », ce dernier est rendu vulnérable par l’interdépendance non seulement de son économie, mais aussi de son organisation et dans son fonctionnement aux quatre coins du globe. Des Chinois consomment des animaux sauvages et c’est toute l’humanité qui tousse, panique et se barricade. Simplificateur, le propos n’en reste pas moins incontestable.

Dans une interview pour la revue WE DEMAIN, paru le 20 mars, l’ancien ministre de l’Environnement, pionnier de la collapsologie, Yves Cochet va dans le même sens : « Une des principales structures de propagation du virus, c’est la mondialisation, les échanges… De toute façon, il faut le faire pour être moins dépendants de l’extérieur, que nous exploitons indûment. Nous, les pays riches, empruntons sans arrêt des hectares fantômes à des pauvres en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie centrale : notre empreinte écologique est beaucoup plus grande que notre territoire réel. Il faut diminuer notre niveau de vie, aller vers la décroissance. Sinon ce sera la guerre… »

Dans un monde fragilisé par le changement climatique où les fonctions vitales de la terre (air, eau, terre, faune et flore…) sont progressivement anéanties, les périls sanitaires comme le covid-19 se développent sur le terreau d’un monde entièrement connecté et interdépendant régi par le seul développement économique.

La solution ? La relocalisation de nos vies. Revenir à une échelle humaine et non plus mondiale. Pas en se protégeant derrière des frontières nationales qui ont vécu, mais en reprenant le contrôle de notre environnement immédiat, celui de nos villes et de nos campagnes. Nos villes nourries par nos campagnes. À l’époque d’Uber Eats, deliveroo (…) et du monde prêt-à-livrer où beaucoup d’urbains ne savent même plus cuisiner, quelles chances ont-ils de survivre à une crise qui toucherait nos productions alimentaires ?

Elles sont faibles voire nulles. Incapables de se nourrir soi-même, voire de faire ses propres courses pour certains, ces derniers dépendent d’un système complexe et d’une multitude de travailleurs intermédiaires et précaires jusqu’à l’acheminement du plateau repas au destinataire. Du paysan qui sème la graine et en récolte (parfois) le fruit au livreur, en passant par le commerçant, le grossiste ou le cuisinier jusqu’au consommateur, véritable assisté des temps modernes, dernier maillon d’une chaîne qui le sert et dont seul le portefeuille bien garni lui permet de se sustenter sans aucun effort. Ultime privilège du parvenu, ultra connecté à tout, sauf à l’essentiel : ce qui le nourrit et donc le fait vivre en définitive.

Dub Camp festival en 2014.  Photo : Thomas Planchais.

« Quel rapport avec nos sessions ? » pourriez-vous rétorquer. Comme cette « chaîne alimentaire » absurde et déconnectée de son environnement vital, le milieu du sound system et plus généralement de la musique est soumis aux mêmes interdépendances et doit lui aussi anticiper le monde d’après en se reconnectant à son environnement : son territoire et ses ressources immédiates.

Comme le reste, il est à l’arrêt aujourd’hui à cause d’une crise sanitaire mondiale et le serait tout autant en cas de crise énergétique ou encore blocage (volontaire ou non) des voix de communication physiques ou numériques (comme ce site d’ailleurs). Comme bien d’autres activités humaines, il pèse (à son échelle) sur les épaules de la planète et contribue et à son épuisement.

Ce sont ces innombrables trajets en avions d’artistes qui jouent tous les week-ends en DJ set dans différentes villes européennes… Ce sont ces camions chargés à bloc qui avalent les kilomètres et les litres d’essence pour transporter dans toute la France, voire l’Europe, ces « totems » qui nous feront danser une nuit ou deux nuits maximum… Certains gros sounds européens peuvent faire entre 20 000 et 30 000 km par an, pour transporter leur volumineux et lourd matériel au gré des événements.

Dans un moindre mesure, ce sont aussi ces multitudes d’amplis qui poussent les watts dans le rouge autant que les décibels… Par exemple, pour faire tourner 4 des 24 scoops du sound system Blackboard Jungle, Nico a calculé approximativement que 16 ampères sont consommés en continu, soit 3500 watts, l’équivalent de deux radiateurs électriques. « Si l’on raisonne en kilowatt-heure, l’unité utilisé par EDF pour facturer le courant, un mur de 4 scoops coûte 50 centimes par heure de fonctionnement, faire tourner un sound system de 8 scoops pour une soirée de 8 heures coûte 8 € », précise le soundman normand.

D’autres sounds arrivent à des résultats légèrement différents : plus de 4000 watts pour une session de 6 heures d’un system 4 basses, amplifié en torique, soit 25 kWh pour 6 heures. À titre de comparaison, la moyenne journalière de consommation d’un ménage français pour le chauffage tourne autour de 29 kWh par jour selon le site « fournisseurs électricité.com ».

Des résultats à prendre avec des pincettes puisque la consommation des amplis n’est pas linéaire et dépend de ce qui est joué et à quelle puissance. Même avec des amplis dernière génération, type Powersoft, la consommation ne semble pas beaucoup plus basse : « Les Powersoft ne consomment pas vraiment moins d’électricité sur la durée, mais permettent d’avoir plus de watts disponibles pour les haut-parleurs quand ils sont sollicités sur des pics, sans dépendre directement de la puissance électrique de l’alimentation, du fait qu’il stockent de l’énergie pour la restituer quand il y en a besoin », renseigne Nico de Blackboard Jungle.

Si ces consommations ne sont pas exceptionnelles, elles n’en restent pas moins entièrement dépendantes des réseaux électriques classiques, alimentés en grande partie (75% en 2020) par le nucléaire en France et ne résisteraient pas à une crise énergétique majeure, soit de l’industrie nucléaire, soit du pétrole (pour les sessions outdoor alimentées le plus souvent par des groupes électrogènes à essence ou diesel).

« Privilégier les sound systems locaux permet déjà de réduire les impacts et les coûts liés à la distance et au transport. »

Le monde s’est construit ainsi et nous avons été les premiers à en jouir tous les week-ends. Jusqu’à épuisement. Pas le nôtre, mais celui de nos ressources forcément limitées. Mais alors, doit-on éteindre la lumière ? La fête est-elle finie ? Le sound system doit-il désormais se taire et laisser la place à une musique strictement live et non amplifiée ? Le temps est-il venu pour les seuls concerts de percussions nyabinghi ?

Avant d’en arriver là, créons des solutions ou améliorons celles qui existent déjà pour limiter ces impacts environnementaux et renforcer l’indépendance de cette scène et ses acteurs face aux périls imprévisibles d’un monde globalisé.

Privilégier les sound systems locaux permet déjà de réduire les impacts et les coûts liés à la distance et au transport. Ce serait déjà un bon point de départ d’ancrer les sessions dans leurs territoires avec des sound systems du cru. Le récent Brexit nous invite déjà à nous passer de plus en plus des sounds et artistes britanniques pour des questions financières et administratives (plus d’infos ici).

D’ailleurs, beaucoup d’associations et d’organisateurs partout en France, favorisent déjà des sessions sonorisées par des sonos locales. Si les raisons premières sont pratiques et économiques pour les organisateurs, elles sont aussi de facto écologiques ! L’équation est simple : plus le sound joue près de chez lui, moins il a d’impact sur l’environnement et même certains des plus gros sounds commencent progressivement à recentrer leurs activités plus près de leur domicile.

Mais il existe aussi des solutions alternatives intéressantes pour l’alimentation même des sound systems comme des sonos fonctionnant à l’énergie solaire et ainsi, entièrement autonomes.

Le Reaction sound system (Yorkshire, Angleterre) est alimenté en énergie grâce à huit vélos. Vous voulez du son ? Pédalez ! Photo : DR.

Des boîtes parisiennes développent déjà ces technologies solaires comme le Solar sound system ou encore Pikip Solar Speakers qui décline une gamme de sonorisations outdoor mobiles adaptées à différentes audiences et configurations (scène ou au sol). Ces systèmes, construits à Pantin (93) et davantage conçus pour l’été, sont déjà capables de sonoriser des audiences de 500 à 1200 personnes en additionnant différents éléments.

Le DJ booth (voir ici), outil phare de l’entreprise est monté sur un plateau à quatre roues (voir photo plus bas) et se compose d’un bass reflex, de pavillons et d’un ampli directement alimenté par un panneau solaire, au-dessus des horns. Lequel lui confère une autonomie de 12 heures sans soleil, largement suffisant donc sonoriser un événement all night long. Question volume, le SPL max (niveau maximal de pression sonore) plafonne à 132 dB à un mètre* pour une réponse en fréquences comprise entre 40Hz et 20 000Hz (+/- 6dB), c’est-à-dire le maximum d’aigu que l’oreille humaine puisse entendre, mais assez loin de la limite des infrasons audibles de l’autre côté du spectre sonore. Pas forcément optimal donc pour des infrabasses poussées à leur paroxysme, mais de quoi bien s’amuser avec quand même.

Plus fantaisistes en apparence, les sonos alimentées par des vélos existent aussi et elles fonctionnent grâce à la force des mollets ! Comme le Reaction sound system basé dans le Yorkshire (Angleterre) : huit bicyclettes fournissent en énergie un system formé de 4 hog scoops, 4 HD15 et 4 mid-tops qui a déjà fait ses preuves lors de l’Eden Festival (Écosse), où il a notamment accueilli Vibronics ou encore Mungo’s Hi-Fi…

Celles et ceux qui ont eu la chance de visiter l’exposition Say Watt? Le culte du sound system, à Paris en 2013 se souviennent peut-être du Tchic Boum Boum, un vélo BMX développé à Toulouse et équipé d’une sono de 850 watts, répartie en trois amplis et quatorze enceintes pour une autonomie de 6 heures (voir une présentation en vidéo ici).

Près de Dijon en Bourgogne, dans la campagne côte d’orienne, le sound autonome et mobile est presque une réalité pour Jekos sound system. Installé dans un studio déjà 100% autonome via des panneaux solaires et une éolienne, ce producteur travaille actuellement sur un sound system fonctionnant à l’énergie solaire avec des batteries récupérées et recyclées de 12 volts (celles qu’on trouve dans les voitures ou les tondeuses à gazon par exemple).

Des speakers Pikip, alimentés par l’énergie solaire, captés par des panneaux situés juste au-dessus des horns. Photo : Marie Arnold.

« Nos préoccupations principales sont la mobilité, le low-tech, le recyclage de batteries (investissement de temps plutôt que d’argent), afin que le sound autonome soit quand même performant niveau rendu. La difficulté est de travailler sur des constructions cohérentes par rapport au matériel de sono basse consommation et 12 volts disponible sur le marché », renseigne Jérémy, l’initiateur de ce projet ambitieux qui souhaite l’achever d’ici la fin de cette année. « L’idée est de partager notre mode de vie et d’être indépendant et autosuffisant », précise-t-il.

Déjà majoritairement artisanal et très lié à la culture DIY (Do it yourself), la débrouille et le partage des connaissances, le sound system reggae/dub a les moyens de tendre vers l’indépendance énergétique. Son autonomisation n’est finalement que la suite logique de l’histoire, l’étape d’après. Elle lui permettrait de s’affranchir totalement du système actuel tout en se reconnectant physiquement à son environnement immédiat et ses ressources pour anticiper le monde qui vient et dont l’imminence est accélérée par ces crises mondiales successives. Car si l’homme post-coronavirus et post-capitaliste est appelé à davantage de sobriété, il aura certainement toujours envie de danser. ♦

E.B.

* Les normes françaises en vigueur exigent de ne pas dépasser 102 dB à partir à aucun moment et en aucun endroit accessible au public, les niveaux de pression acoustique continus équivalents 102 décibels pondérés A sur 15 minutes et 118 décibels pondérés C sur 15 minutes. 

Un tutoriel en anglais pour construire un sound system mobile et autonome 12 volts ici :
https://www.instructables.com/id/Mobile-12V-Sound-System/

Regardez ici les installations solaires et éoliennes déjà existantes de Jekos sound system et de son studio en Côte-d’Or (21) :

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