Live tape archive #1 : Le premier concert européen du « petit prince du reggae », Hugh Mundell à Paris, en 1980 !

Les archives du reggae n’ont pas encore livré tous leurs trésors, Musical Echoes vous propose ainsi des focus sur des concerts et sound systems historiques. Premier volet de cette nouvelle série : le concert parisien d’Hugh Mundell, le 18 octobre 1980, au Palais des Arts. Le premier live du chanteur hors des Caraïbes, trois ans avant sa tragique disparition…

Hugh Mundell et le groupe anglais Brimstone à Paris (3e), le 18 octobre 1980 (et non 1981 comme indiqué le plus souvent sur internet). Photo inédite : Aziz Azara.


Une poignée de titres pour 41 petites minutes. Pas sûr que les quelques centaines de personnes présentes ce soir-là au Palais des Arts soient reparties avec le sentiment d’en avoir eu pour leur argent, leur 40 francs plus exactement, comme l’indique le billet du live. Mais aussi furtif fut-il, le concert parisien d’Hugh Mundell en octobre 1980* est (rétrospectivement) mythique pour les fans du chanteur.

D’abord parce que c’est le premier concert européen du vocaliste, fraîchement débarqué de Jamaïque. Une mini tournée anglaise devait se tenir ensuite au début de l’hiver, dont une date (finalement annulée) à Londres avec Aswad. Mais en octobre 1980, Mundell n’a que 18 ans et n’a jamais performé ailleurs qu’en Jamaïque et aux Bermudes. Il n’a jamais joué non plus avec le groupe anglais qui l’accompagne ce soir-là, Brimstone.
Aziz Azara, photographe et ami de l’organisateur du concert, José Jourdain, présent ce soir-là se souvient : « Hugh Mundell et le band Brimstone ne se connaissaient pas et ils avaient à peine répété, c’était vraiment à l’arrache, mais Mundell était tellement à l’aise qu’il rattrapait toujours le coup ».

« Je me souviens de l’ambiance terrible aussi, le mec était hyper charismatique. La salle n’était pas pleine, mais les gens présents étaient de vrais fans, des Blacks pour la plupart, des Sénégalais ou des Maliens avec leur bonnet vert jaune rouge », précise Aziz, désormais patron du Mélomane Club à Montpellier (34). C’était l’époque de l’émergence du reggae à Paris autour de la bande des frères Jourdain, (José et Alain) qui tiennent alors la première boutique de disques spécialisée dans le reggae : Blue Heaven, puis Concrete Jungle où se côtoient notamment Aziz, la journaliste Hélène Lee et bien d’autres activistes, comme l’artiste Fluoman. C’est lui qui a d’ailleurs réalisé l’affiche du concert ainsi qu’une toile représentant Marcus Garvey et Selassié, suspendue au-dessus de la la scène ce soir-là.

« Comme par hasard, il était mort en 1983, l’année où l’Afrique devait être libérée »

Alors qu’il vient tout juste de sortir son deuxième album, Time and Place, toujours arrangé par Augustus Pablo, dont il était le le protégé et le deejay en sound system, Hugh Mundell n’est pas un inconnu en Europe où son hit « Africa must be free by 1983 » (écoutez ici), puis son premier album du même nom, ont connu des succès d’estime, en 1975, puis en 1978. « Son premier album est plus que mythique, il est prophétique, car au moment prématurée de la mort de Mundell, le 13 octobre 1983, les gens l’ont pris pour un prophète : comme par hasard, il était mort en 1983, l’année où l’Afrique devait être libérée », ajoute Aziz Azara. Lequel se montre catégorique : « Pour moi, cet album compte parmi les 10 meilleurs de reggae, encore aujourd’hui, c’est le petit prince du reggae ».

Hugh Mundell lors de son concert parisien. Une toile de l’artiste Fluoman est visible en arrière-plan, de même que sa femme, à droite. Photo inédite : Aziz Azara.

Un petit prince dont la voix, en 1980, n’est pas encore totalement stabilisée et loin d’être assurée, comme on l’entend sur l’enregistrement. Sur ce concert, le vocaliste a un style fragile, sensible et fait tellement durer certaines notes qu’il est souvent au bord de la rupture, comme le note un(e) journaliste français(e) qui écrivait ceci pour présenter ce concert : « Hugh Mundell prend parti de sa maladresse avec une assurance impertinente, frisant constamment la fausse note pour opérer des rétablissements miraculeux et vous désarme par son absence de technique pour mieux vous mettre à nu, et vous atteindre ».

De fait, les refrains de Mundell sont des cris déchirants, sauvages et spontanés qui secouent nos poitrines avec d’autant plus de force aujourd’hui qu’ils se sont tus à tout jamais, moins de trois ans après ce concert lorsque le jeune poulain d’Augustus Pablo est assassiné en Jamaïque, à l’âge de 21 ans, sous les yeux médusés de Junior Reid, son « petit frère » artistique. Pour une banale histoire de vol de frigo à ce qu’il paraît. ♦

Écoutez ce concert en exclusivité dans sa version complète ici :
Tracklist : Intro / Lets All Unite, Revolution A Come, Can’t Pop No Style, Little Short Man, Africa Must Be Free + versions, interlude, Nobody Loose.

 

Interview de Bernard Bacos aka General Burning (activiste reggae parisien et DJ dans les sound systems des Panoyaux en 1983) :

General Burning (à gauche), Didier Vacassin & Papa Daniel, au micro en sound system dans l’église désaffectée, rue des Panoyaux à Ménilmontant (Paris), qui serait le plus ancien sound system répertorié de la capitale, en 1983. Photo : Marie Vanetveelde.

Musical Echoes : Bonjour General Burning et merci de ta disponibilité. Étais-tu au concert d’Hugh Mundell à Paris en octobre 1980 ? Quels souvenirs en gardes-tu et que faisais-tu à l’époque ?

General Burning : Oui j’étais à ce concert et le public qui était là l’attendait comme le messie, c’était une légende à l’époque. La salle était moyennement grande et l’ambiance très enthousiaste. Je me souviens surtout d’un grand moment musical qu’on peut retrouver dans l’enregistrement qui circule.

Je revenais juste de mon premier voyage en Jamaïque où je suis retourné deux fois l’année suivante, en 1981 : à l’origine j’étais parti avec un ami photographe pour faire un livre, finalement le livre ne s’est pas fait mais à la place, je suis devenu DJ sur Radio Ivre où je faisais des émissions reggae.

M.E. : C’était visiblement la première date de Mundell en Europe, avant même de tourner en Grande-Bretagne et il n’était pas très connu Jamaïque à l’époque ? Que représentait-il à l’époque pour un fan de reggae comme toi ? Sa mort prématurée en 1983, a-t-elle accéléré sa notoriété et celle de son album mythique Africa Must Be Free by 1983 ?

G.B. : Le reggae était assez populaire mais le public spécialisé était assez restreint. L’album Africa Must Be Free by 1983 était pour les connaisseurs l’un des sommets du reggae roots, j’avais même acheté la version dub ! Je dois dire que j’aime surtout sa période Pablo, j’ai moins accroché à ce qu’il a fait après.

Sa mort a sûrement contribué à le faire connaître davantage mais à ce moment la scène reggae jamaïcaine était très foisonnante !

M.E. : Comment était la scène reggae à Paris au tout début des années 80 ? Y avait-il de beaucoup de concerts de type ? Qui y participait ? Qui les organisait ?

G.B. : Je raconte tout ça sur ma page http://paris70.free.fr/reggae.htm. Comme je le disais, le reggae était déjà populaire mais les gens allaient voir surtout les grands noms comme Bob Marley ou Third World. Il y avait eu aussi des concerts avec Culture, Dennis Brown, les Gladiators ou U Roy dans des salles comme le Palace ou le Bataclan…

M.E. : Quel rôle a joué la bande de José Jourdain qui a ouvert le premier magasin strictement reggae à Paris, Concrete Jungle ?

G.B. : José avait ouvert en fait sa première boutique reggae en 1979 sur les Champs-Élysées, elle s’appelait « Blue Heaven » et est devenue ensuite « Concrete Jungle » rue Chapon, dans le 3e arrondissement. Il a également organisé des concerts comme ceux de Hugh Mundell, Ras Michael ou Culture. Un des pionniers du reggae en France.

M.E. : Y avait-il déjà des sessions sound system à Paris au début des années 80 ? Quels en étaient les principaux acteurs ?

G.B. : La scène des sound systems était balbutiante à l’époque, elle s’est développée surtout dans les années suivantes. Moi-même j’avais découvert cette culture en Jamaïque et j’étais très enthousiaste, j’avais vu Brigadier Jerry, U Brown, Lone Ranger et même Yellowman à ses débuts, et j’ai contribué à la faire connaître dans mes émissions où je toastais en direct. ♦

Toile inédite de Fluoman réalisée pour l’affiche du concert d’Hugh Mundell et partagée gracieusement par son fils, Elijah. Copyright : ADAGP.

 

Un article présentant le concert de Mundell à Paris, en 1980. Le journal et le journaliste sont malheureusement inconnus.

Textes : Emmanuel « Blender » / Photos : Aziz Azara / Source et contact : Pedro « Green Arrow ».

* Ce concert parisien est souvent daté à l’année 1981, mais plusieurs sources sérieuses en font état en 1980, avant la tournée britannique d’Hugh Mundell fin 1980 et début 1981 dont le site Midnight Raver. Ce dernier cite un journaliste anglais chroniquant le concert de Londres, le 31 octobre 1980, au Cubies (quartier de Dalston), et se référant au concert parisien joué avec le même groupe (Brimstone) quelques jours auparavant (en lire plus ici sur Midnight Raver ici). Surtout, comme l’indique, le billet du concert (voir plus haut), la date du samedi 18 octobre correspond bien au calendrier de 1980 et non à celui de 1981. Mais un autre concert de Mundell s’est tenu au même endroit, le 6 mars 1981, comme le montre ce billet, précieusement conservé par Olivier Albot.

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