Il y a 40 ans, Bob Marley donnait un live mémorable à la Beaujoire et jouait contre des pros du FC Nantes !

ANNIVERSAIRE. Mercredi 2 juillet 1980, Bob Marley et ses Wailers firent une halte remarquée à Nantes en plein Uprising Tour avec un concert bouillant au parc des expositions de la Beaujoire, devant 8000 personnes. Le matin même, ces derniers affrontaient les champions de France en titre, après leur entraînement. Retour avec les témoins de l’époque sur cette journée particulière où reggae et ballon rond sont intimement liés…

Affiche originale de la tournée « Uprising » conservée depuis 1980 par Hervé (Zion Gate Hi-Fi) et dessinée par le graphiste Neville Garrick, qui a signé de nombreuses couvertures des albums de Bob Marley. Crédit photo : Prince (Zion Gate Hi-Fi).

🎵 LE CONCERT🎵

Les 8000 places disponibles sont parties en une dizaine de jours et certaines sont achetées jusqu’à 200 francs devant le Palais de la Beaujoire par quelques désespéré.e.s qui n’ont pas pu obtenir le précieux sésame en magasin. Une preuve de l’engouement suscité par le concert sold out de Bob Marley et les Wailers, le 2 juillet 1980 à Nantes. La tournée Uprising, débutée en janvier, bat alors son plein. Elle s’achèvera moins de trois mois plus tard à Pittsburg, aux États-Unis, où Bob Marley, donnera son tout dernier concert, le 23 septembre, deux jours après avoir appris à New York qu’il était atteint de plusieurs tumeurs cancéreuses.

Mais en ce début juillet, le chanteur ne paraît pas encore diminué et ouvre son show par un flamboyant « Natural Mystic » et son rythme chaloupé. Ras Abubakar, figure du reggae à Nantes et disquaire à Oneness Records, alors âgé de 16 ans, se souvient : « C’était un choc pour moi ce concert ! On était venus avec ma sœur et mon frère du Pouliguen (à environ 80 kilomètres de Nantes NDLR) pour l’occasion et on avait jamais vu autant de monde, c’était vraiment tendu pour rentrer dans la salle et plus encore, pour se rapprocher de la scène, mais nous nous sommes faufilés entre les gens… Je me souviens d’un sentiment d’oppression à cause de la foule et des brancards qui ramassaient ceux qui faisaient des malaises vagaux ». Et le soundman, fondateur de Zion Gate Hi-Fi de poursuivre : « À l’intérieur, tout le monde fumait, je me rappelle encore de l’odeur poivrée de l’Africaine. Les gens étaient très mélangés : des baba cools, des blancs, des Africains, des Antillais, tous plus âgés que nous…».

« J’ai pris une grosse claque avec ce live » Hervé, Zion Gate Hi-Fi

Des propos corroborés par Hervé, aujourd’hui trésorier de l’association Zion Gate, également présent, mais qui ne connaissait pas encore « Abu » à l’époque : « Il y avait trop de monde, les gens venaient de partout et pour réussir à rentrer dans la salle, c’était quelque chose. Ce sont des amis qui m’ont trainé à ce concert, à l’époque, je ne connaissais ni Bob Marley, ni le reggae d’ailleurs, mais j’ai pris une grosse claque dans ma tête avec ce live. À tel point que je suis resté longtemps bloqué sur Bob Marley par la suite. Le live Babybon by Bus par exemple, je l’ai écouté pendant des années ». Outre la musique, c’est l’ambiance et le volume sonore qui ont marqué ce Nantais qui a conservé précieusement l’affiche de l’Uprising Tour pendant quatre décennies (voir plus haut) : « Le son était hyper fort et c’était très libre et festif, tu pouvais faire ce que tu voulais et rester des heures ensuite dans la salle. Aujourd’hui, c’est hyper encadré et feutré les lives… J’ai fait un concert de reggae dernièrement à Stéréolux (une salle moderne à Nantes NDLR), c’était horrible, j’entendais la discussion de mes voisins et le son de la scène était plus fort que le son de façade ! ».

Le billet du concert conservé précieusement depuis 40 ans. Crédit : Hélène Phojo.

Des normes d’encadrement moins strictes en 1980 et une liberté dont la petite sœur d’Abubakar, Hélène, a pu bénéficier pour rentrer dans la salle du concert à l’âge de… 13 ans ! « C’était mon premier concert et c’était top, Bob Marley, je le revois bien devant moi là… La foule était impressionnante, mais j’étais surveillée de près par mes frères ». Un « super souvenir » dont elle conserve elle aussi un trésor depuis 40 ans : le billet du concert ci-contre sur lequel, on peut lire son prix (50 francs) et le numéro 000013 qui prouve l’empressement de la famille à l’acquérir…

Sur le chanteur lui-même, les musiciens et leur musique, les souvenirs sont moins précis, mais Abubakar en conserve quelques-uns : « Le concert a commencé avec le trio vocal de I Trees (le chœur des Wailers, mené par Rita Marley, femme de Bob NDLR) en première partie et ensuite, Marley est arrivé avec son immense charisme et il y avait beaucoup d’intensité. Pour le public, c’était presque un messie, en tout cas, une énorme star et tout le monde reprenait ses fameux « Woe yoe, woe yoe yoe yoe ». Nous, on était trop jeunes et on ne comprenait pas encore les paroles, il y avait la barrière de la langue », regrette le rasta, « biberonné » au reggae par son paternel martiniquais. « Mon père avait déjà l’album Natty Dread à la maison, mais je n’avais pas accroché plus que ça sur le moment. Par contre, en 1978, à la sortie de Kaya, on avait écouté cet album en boucle, » de même qu’Uprising, sorti le 10 juin 1980, soit trois semaines à peine avant ce concert.

« Mais à l’époque, on découvrait aussi déjà d’autres artistes, comme les Gladiators ou Burning Spear… Et quand Bob est mort, en mai 1981, c’était une grosse claque, mais on savait qu’il y avait d’autres groupes qui valaient le coup et que le reggae n’était pas mort avec lui, contrairement à ce qu’affirmaient alors certains journaux grand public », s’agace encore Abubakar. Une évidence pour lui comme pour Hervé : aussi marquant voire fondateur, fut ce concert-là pour eux, Bob Marley ne demeura pas l’arbre qui leur cacha la dense forêt du reggae, mais plutôt une belle porte d’entrée vers cette musique qu’ils continuent inlassablement d’explorer, quarante ans après. ♦

Rare photo, parue dans Presse Océan le 3 juillet 1980, du match entre Bob Marley (en maillot du FC Nantes) et quatre Wailers et 5 joueurs du FC Nantes, dont l’attaquant, Gilles Rampillon (en maillot du Dukla Prague, éliminé par Nantes en Coupe d’Europe en 1977), ici à la lutte avec le rasta. Crédit : © Jacky Péault (Presse-Océan). Collection archives, musée du FCN.

⚽️ LE MATCH ⚽️

Le matin même de cette journée du 2 juillet, à deux pas du Palais de la Beaujoire, au centre d’entraînement de la Jonelière, se déroule un autre événement, plus célèbre et mieux documenté. Bob Marley et ses musiciens en sont toujours les principaux protagonistes, ils n’ont pas encore une foule en liesse face à eux, mais des joueurs professionnels du FC Nantes, qui viennent de terminer leur entraînement. Leur second seulement de cette nouvelle saison 1980-1981.

Après une séance d’une heure et demi principalement axée sur la course et la musculation, Jean Vincent, l’entraîneur nantais demande à quelques joueurs de l’effectif de faire un peu de rab : Henri Michel, le gardien Jean-Paul Bertrand-Demanes, Gilles Rampillon, Bruno Baronchelli, Loïc Amisse, Patrice Rio et Thierry Tusseau se portent volontaires pour un match de 45 minutes à 5 contre 5 (avec quelques remplaçants) sur un terrain stabilisé. La rencontre n’a pourtant rien de fortuite et a été planifiée en amont par le manager du groupe et l’organisateur du concert à la demande de Bob Marley lui-même.

Bob Marley en maillot du FC Nantes et Henri Michel, en maillot du Pérou. © Jacky Péault (Presse Océan). Collection archives, musée du FCN.

Féru de foot depuis sa plus tendre enfance jamaïquaine, ce dernier tapait le cuir dès qu’il avait un peu de temps libre et avait pris l’habitude de rencontrer des équipes locales dans les villes où il jouait. La réputation du FC Nantes, alors champion de France en titre un mois auparavant et récent demi-finaliste de la Coupe des Coupes, était sans doute arrivée jusqu’à ses oreilles car Marley semblait prendre cette confrontation très au sérieux.

« Tu sais ce qui me plaît dans le football ? C’est de laisser libre cours à mon inspiration. Pour moi, le football a sa justification dans le sentiment de liberté et de créativité qu’il procure » Bob Marley

Résultat, le top du reggae mondial se frotte au top du football hexagonal. Bob Marley revêt le fameux maillot « Europe 1 », offert par Henri Michel, juste avant le match et attaque la rencontre tambour battant, aidé par les guitaristes Al Anderson et Junior Marvin, le batteur Carlton Barrett et Alan « Skill » Cole, ancien joueur de foot international, manager, co-auteur de chansons et confident de Robert Nesta.

L’attaquant Gilles Rampillon, meilleur buteur de l’histoire du FC Nantes en championnat, 26 ans à l’époque, se souvient : « On a commencé le match de manière très détendue, mais nous nous sommes très vite aperçus que Bob Marley et son équipe étaient venus pour jouer et gagner« . Selon lui, Bob Marley se montre alors tout à la fois « collectif, virevoltant, volontaire et accrocheur, parfois agressif » et ouvre d’ailleurs le score avant de réaliser le doublé !

Partis pour un simple match d’entraînement tranquille, les Canaris sont piqués au vif par le niveau de leurs adversaires et doivent s’employer pour revenir dans la partie et finalement, l’emporter de justesse par 4 buts à 3 au bout de 45 minutes de jeu. « C’était vraiment un match engagé et serré, Bob Marley avait de l’énergie à revendre et en tout cas, sur ce match-là, il ne semblait pas du tout diminué ou malade », relate l’ancien attaquant, aujourd’hui employé à la mairie de Nantes. Au contraire, le Jamaïcain semble affûté autant qu’inspiré. « Tu sais ce qui me plaît dans le football ? C’est de laisser libre cours à mon inspiration. Pour moi, le football a sa justification dans le sentiment de liberté et de créativité qu’il procure », disait-il souvent à propos de sa seconde passion.

Bob Marley et Gilles Rampillon se disputent le cuir. Crédit : DR.


Un analyse que partage sans doute Loïc Amisse, ancien ailier gauche et plus tard entraîneur du FC Nantes, qui a aussi participé à cette rencontre : « C’était un match sympa, mais plus pour leur faire plaisir… Bob Marley avait une très bonne technique, je crois que c’était un gaucher et les gauchers sont toujours les meilleurs », relate-t-il dans un sourire. « Il n’avait sans doute pas le niveau pour être footballeur professionnel, mais il avait beaucoup d’adresse balle au pied et de créativité », se remémore encore l’ancien international qui ne réalise pas tout à fait, même aujourd’hui, la notoriété de son adversaire de l’époque et confesse ne pas écouter beaucoup de reggae. Ceci expliquant sans doute cela.

À l’inverse, le gardien international Jean-Paul Bertrand-Demanes qui connaissait bien la musique du groupe, est invité dans le bus des Wailers à la fin du match et se fait même dédicacer un vinyle, qu’il offrira plus tard à son fils, devenu fan de reggae et tragiquement disparu à l’âge de 21 ans.

Le soir-même, il est aussi convié au concert avec quelques autres joueurs dont Henri Michel, où ils restent cette fois de simples spectateurs. Après le show, musiciens et footballeurs discutent à bâtons rompus dans les loges : « Nous, on voulait leur parler de leur musique, mais eux continuaient à nous parler de notre football. Il y avait une admiration mutuelle entre nous. Nous admirions leur musique et eux, ils admiraient notre équipe et pensaient qu’elle était extraordinaire !»

Football et reggae, deux passions chevillées au corps pour Bob Marley qui a trouvé un certain équilibre en les associant. Dans une vie à cent à l’heure, rythmée par les tournées, le ballon rond sert autant d’exutoire que de détente et lui permet aussi d’entretenir un corps rarement ménagé. Une passion dévorante et finalement funeste, puisque c’est bien une blessure mal soignée à l’orteil, contractée (ou rouverte) lors d’un match en 1977, contre des journalistes à Paris, qui serait à l’origine du cancer généralisé de Bob et de sa disparition précoce, à l’âge de 36 ans, le 11 mai 1981. Moins d’un an à peine après son passage à Nantes où il débordait de vitalité et semblait encore en pleine forme : balle au pied le matin sur le pré et rugissant au micro le soir même sur scène ! ♦

Textes : Emmanuel « Blender ».
Propos recueillis par E.B., sauf ceux de Jean-Paul Bertrand-Demanes, extraits de l’émission spéciale Inna Di Roots, consacrée à Bob Marley, et diffusée initialement sur PRUN’FM, le 15 mai 2010 (écoutez le podcast consacré à « Marley & le foot » ici).

Merci pour leur aide précieuse à : Philippe Laurent (musée du FC Nantes), Ras Abubakar (Oneness Records), Hervé Paris, Hélène Phojo, Gilles Rampillon, Ronan Crinière, Philip Muller & Stéphane Pajot.

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La page spéciale de Presse-Océan, parue le lendemain de ce match, jeudi 3 juillet 1980 :

©-Presse-Sports. Collection archives, musée du FCN.

 

1980 Bob Marley avec Budzynski © Jacky Péault PO

Bob Marley avec Robert Budzynski, directeur sportif du FCN, de 1970 à 2005. © Jacky Péault (Presse Océan), Collection archives, musée du FCN.

Retrouvez le concert du lendemain (03/07/80), au Bourget, près de Paris, en intégralité ici :