Selectress et soundwoman : « Quand je suis invitée à sélecter dans une soirée, on me demande souvent si je suis la petite amie d’un membre du crew ! »

Quelle est la place des selectress et des soundwomen sur les scènes sound system et reggae/dub en France ? Sans parti pris, Musical Echoes a posé la question à dix actrices et acteurs du milieu. Voici leurs réponses sur ce sujet sensible et rarement sinon jamais abordé par les médias.

Boxwoman au Dub Camp festival 2017. Photo : Thomas Planchais.

Depuis quelques années, les organisations de sessions invitent de plus en plus d’artistes féminines à jouer et le nombre de celles-ci ne cesse de croître sur les line up. Pour autant, à notre connaissance, aucun sound system au sens strict du terme, n’est 100% féminin en France, comme il en existe par exemple au Brésil (Ruìdo Rosa, Aquatune…) ou aux Pays-Bas (Syrina Sound System).

Nous avons décidé d’interroger des artistes et organisateurs d’origines et de générations différentes avec ces trois questions identiques sur la place des femmes dans ce milieu pour chacun(e) des interviewé(e)s :

1- Pourquoi y a-t-il si peu de selectress et de soundwomen en France, que pensez-vous de l’augmentation de leur nombre durant ces dernières années ?

2- Quel est votre point de vue sur la mise en avant des artistes féminines sur la scène française ?

3- Avez-vous l’impression que les femmes doivent en faire plus que les hommes pour être acceptées dans ce milieu du sound system ?

N’hésitez à réagir et nous donner votre avis sur ce sujet en commentant directement la publication sur le site.

Kty Selecta, Paris : « Il a fallu lutter pour se faire une place, s’affirmer et être respectées »

Kty Selecta. Crédit : Rico Azuka.

Katy de I Love Sound, habite à Monteuil (93), active depuis 2001, en tant que selecta avec son sound system, organisatrice d’événements, créatrice de son label (I Love Sound Records), promotrice, directrice de la webradio I Love Sound Radio et militante dans le mouvement reggae depuis les années 90.

1- « Je fais partie d’une autre génération, et j’ose espérer que les choses ont évolué depuis le temps, car à la base, c’est un milieu majoritairement masculin donc le nombre de femmes est forcément inférieur. Au début des années 2000, il y avait quelques artistes femmes et selectress, prêtes à s’exprimer, c’est ainsi que I Love Sound (original women foundation) a commencé à exister en représentant le genre féminin dans le milieu du sound system, mais il a fallu lutter pour se faire une place, s’affirmer et être respectées.

Être une femme dans le mouvement, c’est aussi être militante, même si les femmes ont souvent été reléguées à la billetterie, au bar ou aux vestiaires à cette époque ; pour la plupart, elles avaient aussi d’autres impératifs personnels ou familiaux, et certaines ont arrêté leurs activités musicales, ce sont les aléas de la vie.

Depuis 2010, il y a eu comme une cassure entre les générations, hommes ou femmes confondus. Je suppose que le développement technologique a été un facteur important qui a permit aux nouvelles générations de s’exposer sur les réseaux très rapidement et facilement, et les anciens ont été dépassés par les nouvelles techniques, même si la plupart se sont quand même plutôt bien adaptés et continuent dans la musique. En tous cas, depuis que j’ai commencé, j’ai rencontré sur mon parcours des sistas selectas motivées, venant de différents pays, et leur nombre est en augmentation !

2- Je sais que les organisations ont évolué dans le sens positif. En tant qu’organisatrice d’événements, j’organise chaque année une session à l’occasion de la journée Internationale des Droits des femmes pour porter la voix et le combat de toutes les femmes, c’est l’occasion aussi de nous rassembler musicalement. Menant cette mission depuis la création du I Love Sound, je vois que les femmes sont aujourd’hui d’avantage mises en avant, elles ont plus d’opportunités et la lutte est moins acharnée.

3- Il faut oser dans un milieu plutôt très masculin. Au début, j’ai décidé de monter le sound (I Love Sound) pour nous représenter en tant que femmes dans le mouvement reggae et créer une unité et force féminine qui ne paraissait pas exister.

En général, les femmes doivent faire leurs preuves avant d’être acceptées. On a donc organisé nous-mêmes des soirées pour jouer et on a commencé à se faire connaître du public sound system, en partageant nos vibrations, nos valeurs et la culture à relayer de générations en générations. Mais quand il faut organiser, porter et monter la sono, faire face aux problèmes techniques ou autre, ce n’est pas évident sans être avec un collectif bien déterminé et motivé.

De nos jours, il y a peut-être une plus grande ouverture d’esprit, il y a de plus en plus de sounds, et puis les réseaux sociaux permettent une meilleure visibilité et d’autres approches possibles pour se développer. Il faut s’armer de détermination et se lancer. Quel que soit le problème rencontré, il y a toujours une solution. Les femmes qui œuvrent en sound system ont toujours été des femmes engagées.» ♦

Abigene, Guadeloupe : « Le sound system reste encore dans les représentations et dans les pratiques, une affaire d’hommes et de testostérones »

Abigene en pleine session, en février 2020, en Guadeloupe. Crédit : Sann E. Farin.

Originaire de la Guadeloupe (Morne-à-l’Eau). 7 ans d’activés. Fondatrice du collectif Conscious Way Outernational et organisatrice des sessions Guadeloupe Dub Club.

1- « Pour moi, le milieu sound system roots reggae dub dont je fais partie, est le reflet de nos sociétés sur les questions liées à la place des femmes. On aurait pu penser le contraire pour une culture musicale qui abordent les questions sociales, d’injustices et d’inégalités.

Les femmes ont toujours été présentes dans les sounds systems, mais très souvent à des rôles et places assignées. Les femmes ont été plus ancrées dans des rôles d’accompagnement tandis que les hommes sur des rôles à responsabilité. Par exemple, les femmes sont d’emblée associées plus facilement au chant, tandis que les hommes le sont à la sélection ou à l’opération, en tout cas associés à la technique et à la virtuosité.

La sous-représentation femmes selectress et soundwomen en France (et ailleurs) tient pour moi à plusieurs facteurs.

Le sound system reste encore dans les représentations et dans les pratiques, une affaire d’hommes et de testostérones. Ce qui implique que les femmes qui s’engagent dans cette voie peuvent parfois ne pas être prises au sérieux (c’est quelque chose de récurrent quand on aborde par exemple les questions techniques liées au sound system). Les femmes peuvent faire face également à des logiques paternalistes même si ces dernières partent parfois des meilleures intentions du monde.

Malgré tout, il existe pas mal de selectress mais encore peu soundwomen et la visibilité qui leur est offerte est bien moins importante en comparaison de celles des hommes. Il suffit de voir les affiches des danses ou encore des festivals.
La présence plus importante des femmes au cours de ces dernières années est un bon signe, c’est le résultat d’une forte détermination de certaines d’entre-elles et aussi je veux le croire, d’un changement collectif de mentalité en cours.

2- Il y a pléthore d’artistes féminines en France mais à mon sens, elles sont encore trop peu mises en avant. Je pense que de ce point de vue, beaucoup d’efforts restent à faire. Il y a peut-être un travail à faire sur le contenu des programmations. Il ne s’agit d’intégrer dans une programmation une selectress ou un sound system féminin sur la base du genre, mais mettre en avant celles qui sont pertinentes.

3- Oui bien entendu. Les femmes doivent constamment justifier leur place, là où la présence des hommes est considérée comme naturelle. Il y a une sorte d’inconscient et de non-dit selon lesquels les femmes doivent faire leurs preuves, tandis que les hommes bénéficient a priori d’une confiance placée dans leur potentiel à gérer un sound system et même dans les aspects les plus techniques.

Beaucoup d’initiatives naissent au sein des femmes pour se soutenir, valoriser le travail fait par chacune et je les salue. Je fais moi-même partie d’une association qui organise chaque année en Guadeloupe une soirée sound system exclusivement avec des femmes. Mais je crois néanmoins, qu’il ne faut pas tomber dans le piège de nous singulariser en tant que femme et construire des sound systems de genre. La question de la place des femmes dans le milieu sound system est une réflexion collective qui implique de changer les mentalités et les comportements aussi bien des femmes que des hommes. ♦

Meliss’in Roots, Saône-et-Loire : « Les femmes elles-mêmes doivent se défaire de l’image de celles qui ne peuvent pas porter un caisson ou ne peuvent pas comprendre comment fonctionne une table ou un préamp’ »

Habite en Saône-et-Loire, 35 ans, dans le mouvement depuis une dizaine d’années et selectress depuis 5 ans, actuellement pour le sound system Natural Hifi.

Meliss’in Roots en session avec Natural Hifi et Kibir La Amlak à Chalons-sur-Saône. Crédit : Pierre Acobas.

1- « Je pense que ce nombre est en pleine expansion, que ce soit dans l’organisation, dans la sélection mais aussi dans le public, il y a de plus en plus de femmes donc c’est très bien !  Pour les crews féminins, je n’en connais qu’un ou deux…  À vrai dire je ne regarde pas trop le sexe des crews, leur message et la musique qu’ils diffusent m’intéressent plus que de savoir si ils ont des ovaires ou des testicules ! (rires).

Il y a des soirées dédiées aux femmes, je n’en suis pas fan (je me demande toujours si on les invite parce qu’elles sont femmes ou parce qu’on aime ce qu’elles font), même si je vois bien l’intérêt de ce genre de soirées (faire de la promotion des femmes dans le mouvement justement), mais pour moi c’est une discrimination parce-qu’on ne voit jamais de soirées « hommes » et je me demande comment on réagirait si l’on faisait des soirées ou l’on préciserait la religion ou les couleurs des yeux… J’exagère mais pour moi la discrimination positive ça n’existe pas, on continue de discriminer au lieu d’accepter et d’intégrer !

Sans doute qu’il faille en passer par là pour montrer que nous sommes là et que nous pouvons le faire ! On aura gagné l’égalité quand justement on en remarquera plus le sexe d’un crew ou d’un sélecteur / sélectrice

De mon coté je suis dans un crew mixte et j’en suis ravie!

2- Je suis ravie de voir de plus en plus de femmes partout, comme je l’ai dit plus haut, je serais satisfaite quand dans un line up, on verra sans différence des crews mixtes, des crews féminins et masculins et que l’on s’en foutra de leur sexe…

Je ne sais pas si je connaîtrais ça de mon vivant, mais ce qui est sûr c’est qu’en une dizaine d’années les choses ont évolué et qu’il faut que cela continue ! Je dirais que c’est très actuel, les femmes notamment grâce aux réseaux sociaux (ou chacun au final a sa chance et à l’occasion de se faire entendre) continuent leur émancipation commencée il y a longtemps !

Les mouvements sur les réseaux sociaux comme #metoo ont permis de remettre en avant les discriminations et les violences dont nous sommes victimes. Donc comme la société offre un peu plus de place aux femmes et laisse entendre un plus souvent leurs voix, les femmes vont être de plus en plus présentes et partout ! Les problèmes de genres et de sexisme sont revenus dans les débats quotidiens, ce qui est très encourageant pour les futures générations !

Et ensuite, les femmes elles-mêmes doivent se défaire de l’image de celles qui ne peuvent pas porter un caisson ou ne peuvent pas comprendre comment fonctionne (le fameux ‘sois belle et tais-toi’) une table ou un préamp’, nous sommes parfois nos propres et nos meilleures ennemies ! Et bien sûr, il est temps que les hommes arrêtent de nous demander si on est la copine de telle ou telle personne ou si on est célibataire, sans oublier les fameux jugements sur notre physique qui semble encore en 2020 inévitable…

Le milieu sound system ne révolutionnera pas la société, mais il peut donner des idées et participer à notre longue émancipation. Il nous faut plus d’égalitaristes convaincus aussi bien chez les hommes que chez les femmes, c’est un combat qu’il faudra gagner ensemble !

3- Je ne sais pas si les femmes doivent en faire plus, mais il me semble qu’on les jugera plus sévèrement que des hommes et qu’on pardonnera moins, par exemple, à une chanteuse qu’à un chanteur d’avoir un peu trop bu (et on sait très bien que ça arrive).

Et encore j’ai ce regard car j’arrive dans les générations post 2015 (et je rappelle que je suis dans un crew mixte donc cela facilite les choses), mais les femmes qui ont fait leur place dans le mouvement avant ont dû sans doute battre des coudes surtout qu’elles sont arrivées principalement par le chant et qu’enlever le micro aux hommes n’a pas toujours dû être simple !

Aujourd’hui, nous avons la chance d’être dans une époque ou les problèmes de violence sexistes et les problèmes liés au patriarcat sont dénoncés et au minimum, sont discutés donc cela nous laisse non seulement une fenêtre de tir, mais en plus celle-ci apparait déjà comme « légitime », c’est plutôt une bonne chose ! Je le redis ce n’est pas un combat qui oppose les hommes aux femmes, ce n’est pas dans l’opposition qu’on y arrivera mais en étant unis, femmes et hommes ensemble, on arrivera à faire tomber ces barrière genrées stupides ! Surtout dans un monde où le but est le partage de bonnes vibrations ! United we stand, divided we fall ! » ♦

Sir James, Bordeaux : « Au niveau de leurs prestations musicales, les femmes actives dans le milieu sont jugées plus radicalement par les observateurs »

James Danino aka Sir James, habite à Bordeaux. Membre de DJ Akademy sound system, auteur de blog Wisdom Knowledge Understanding (voir ici). Actif dans le milieu du reggae depuis environ 13 ans.

1- « C’est une question que je me pose aussi ! À mon avis, il y a plusieurs raisons.

Premièrement je pense qu’intégrer un sound system ou une équipe d’organisation qui se compose majoritairement d’hommes, peut être intimidant pour une femme dans une société où les femmes sont bien souvent reléguées au second plan dans des positions d’infériorité.

Je pense aussi que le fait qu’il y ait peu de femmes déjà actives dans le mouvement, à qui elles peuvent s’identifier et dont elles peuvent s’inspirer est sans doute un facteur qui rend plus effrayante l’idée de se jeter à l’eau.

Même si je n’ai pas l’impression de l’avoir constaté de mes yeux, des amies m’ont fait part du fait d’avoir rencontré une résistance plus ou moins explicite de la part d’hommes déjà établis dans le milieu. Cette résistance va de petits commentaires désapprobateurs ou réducteurs, d’apparence inoffensive, jusqu’à des attentes et un jugement sur les performances et capacités des femmes qui paraissent beaucoup plus pointus que ceux réservés habituellement aux hommes.

Je suis très content de voir une augmentation du nombre de femmes impliquées à tous les niveaux dans le milieu du reggae. Je crois profondément en l’égalité et je suis heureux de constater que de plus en plus de femmes osent passer le pas et s’investir le milieu malgré les difficultés qu’elles rencontrent.

2- Je pense que c’est une question à plusieurs niveaux.

D’un côté, pour les femmes qui se sont déjà lancées, il y a généralement un bon accueil de la part du public qui est ravi de retrouver de la diversité. D’un autre côté, je me demande s’il n’y a pas un côté où précisément parce que ce sont des femmes, on ne s’intéresse pas à elles différemment, surtout en tant qu’hommes. Ce que je veux dire par là, c’est que je me demande si pour beaucoup d’entre nous les hommes, nous percevons les femmes différemment de part un intérêt pour elles, qui n’est pas uniquement lié à leur compétences musicales mais aussi à leurs charmes, leurs apparences… Et donc au final, je me demande si notre appréciation de la prestation et de la présence des femmes dans le milieu relève en partie de critères, qui finalement n’ont rien avoir avec la musique en soi.

3- Oui. Je pense que comme tous les groupes dans la société qui subissent de discrimination, les femmes sont obligées d ‘être deux fois plus performantes pour arriver au même niveau de respect pour la qualité de leur travail.

Au niveau de leurs prestations musicales, je pense que comme pour le autres groupes qui subissent la discrimination, les femmes actives dans le milieu se font malgré elles représentantes de tout leur groupe et sont donc jugées plus radicalement par les observateurs.

Il y a cependant une nuance qui malheureusement relève aussi de la condition des femmes dans la société : certaines femmes peuvent accéder a des positons grâce à des qualités qui ne relèvent en rien de leur compétences musicales. Pour faire simple, certaines femmes jugées attirantes ou sexy peuvent avoir une plus grande visibilité et reconnaissance qu’elles ne l’auraient si elle n’étaient pas considérées comme attirantes ou sexy par la majorité. Je ne citerai pas de noms, mais je pense que certains exemples existent pour étayer cette idée.

Je finirai en disant que j’espère que nous aurons de plus en plus de femmes motivées à passer le cap et à s’investir et que même s’il y a des hommes qui tentent, consciemment ou pas, de les en empêcher, il y a aussi des hommes prêts à les soutenir !»

Anthony Neboty, Paris : « Il n’y a pas que les hommes qui aiment jouer des disques et à qui ça fait du bien »

Anthony Neboty. Crédit : Silvia F.

33 ans, actif depuis janvier 2018 avec les sessions sound system Neboty Roots Corner à Paris (19e), mais aussi organisateur de scènes ouvertes (Roots Jam Session) avec tous les styles musicaux et de multiples instruments.

1- « Je n’ai pas vraiment de réponse à cette question, mais peut-être que les femmes artistes n’ont jamais vraiment osé se mettre en avant, peut-être qu’il existe des différences que l’on ne voit pas toujours. Mais les temps changent, les femmes osent d’avantage et on essaie de les encourager car pour moi, chacun et chacune est le bienvenu(e) dans les soirées que j’organise et encore plus quand leurs sélections me touchent. Le nombre croissant d’artistes féminines est une très bonne choses pour encourager celles qui ne se lancent pas encore.

2⁃ Je pense que le fait qu’il y ait certaines femmes qui jouent d’avantage, ça encourage d’autres femmes à franchir le pas également. Aucune loi n’interdit cela ou alors je ne la connais pas ! Dans les soirées que j’organise, j’aime autant inviter les femmes que les hommes, il y a pas mal d’artistes féminines qui ont déjà joué au Neboty Roots Corner.

Pour la journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai organisé une soirée 100% selectress avec Zofa, Meladub et Sista Gwen en leur laissant le contrôle total de toute la soirée et ainsi donner un peu plus de force aux artistes féminines.

Soirée dédiée aux selectress au Neboty Roots Corner et accessoirement, dernière session sound system parisienne avant le confinement de mars.

3⁃ Non, les femmes n’ont surtout pas à faire plus pour se faire accepter, je pense que avec le temps et la volonté, les choses vont s’équilibrer avec un effet boule de neige qui entraînera de plus en plus de femme sortir de l’anonymat. Il n’y a pas que les hommes qui aiment jouer des disques et à qui ça fait du bien !» ♦

Sista Skanka, Montpellier : « Faudrait-il mettre en avant plus particulièrement les femmes dans le milieu sound system ? Si on commence à parler comme ça, ne créons pas nous-mêmes des barrières ? »

Sista Skanka à la sélection, ici en Italie. Crédit :Pablo I-Shens.

Claire, 36 ans, Montpellier. Selectress depuis 3 ans et bénévole au sein du collectif et sound system Reggaescape.

1- Pour être honnête, je ne sais pas si on doit dire qu’il y a peu de selectress et soundwomen dans le milieu sound system. Qu’on soit peu ou non, on est là !  Mettons plus en avant la valeur plutôt que le nombre et la qualité plutôt que la quantité comme le dit si bien un proverbe vietnamien…

On est moins que les hommes pour l’instant. Cependant, ça évolue car le nombre d’artistes (selectress, soundwomen, DJ, chanteuses, musiciennes, productrices…) dans le milieu du sound system ne cesse pas d’augmenter.

Pour donner un exemple, au sein de l’association Reggaescape dont je fais partie, nous sommes cinq femmes et cinq hommes. Cinq femmes qui font partie, selon moi, de la catégorie soundwomen même si on n’est pas toutes intéressées au même niveau par la partie sonorisation. Get Up qui doit être la plus grosse association reggae de France doit également compter une proportion importante de femmes. Je ne sais pas si on pourrait toutes les mettre dans la catégorie soundwomen exactement. Cependant, elles contribuent toutes à la réussite des sessions. Bon ce ne sont pas des sound system à proprement parler mais c’est tout de même représentatif des femmes investies dans le milieu.

Historiquement, les femmes y ont été peu représentées comme dans beaucoup d’autres milieux finalement. Elles évoluaient dans une société patriarcale. Les femmes ne travaillaient souvent pas, n’avaient pas vraiment de libertés d’exprimer leur passion voir même de s’exprimer tout court hors de leur foyer. Les temps ont changé désormais. L’émancipation de la femme et l’égalité hommes-femmes y ont contribué même si je n’oublie pas que cela reste difficile dans certaines cultures voire certains pays.

La musique et son contenu changent aussi. Beaucoup de morceaux s’adressaient aux hommes : « My brothers », « My bredins ». Maintenant, les artistes utilisent beaucoup plus « My brothers and my sisters ». Cela me fait toujours un peu sourire d’entendre tellement de morceaux reggae lover parler autant des femmes et de leurs agissements en amour.

Donc oui, en effet, cette musique touchait parfois plus les hommes et des problèmes qu’ils pouvaient rencontrer en amour ou d’autres sujets. Les femmes auraient eu beaucoup à dire sur ces sujets-là, mais à l’époque ce n’était pas la norme de voir une femme prendre le micro pour s’exprimer en public. Elles étaient donc peu à le faire. Elles avaient d’autres rôles à tenir auxquelles elles étaient déjà prédestinées dès leur naissance.

2- La question me déroute un peu. Faudrait-il mettre en avant plus particulièrement les femmes dans le milieu sound system ? Pourquoi ? Si on commence à parler comme ça, ne créons pas nous-mêmes des barrières ?

Je ne suis pas très engagée dans l’idée de faire une différence entre les hommes et les femmes. C’est vrai qu’il peut être difficile de rentrer dans un milieu où il y a moins de femmes. Cependant, nous sommes toutes et tous égaux finalement. Il appartient à chacun et à chacune d’évoluer comme il et elle le souhaite. Comme tout domaine, il faut du temps avant d’être reconnu(e) comme professionnel(le) dans son domaine.

Qu’on soit un homme ou une femme dans ce milieu, c’est la même chose : c’est soit professionnel, soit une passion, soit un peu des deux. Et pour toute passion, tout travail, il faut s’en donner les moyens et persévérer si on aime vraiment ce qu’on fait. Puis, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Au vue du nombre d’artistes que nous sommes aujourd’hui dans le milieu, on a toutes et tous pas l’occasion d’être invité(e)s à jouer tous les week-ends. Je pense qu’au final organiser ses propres soirées et/ou avoir son propre sound system sont les solutions si c’est vraiment le désir de certain(e)s. ♦

Sista I-Phine, Nantes : « Les femmes sont très fortes pour creuser les tranchées de câbles avec une pioche »

Sis I-Phine devant le Invalved sound system à Nantes. Crédit : Louise Nocquet.

33 ans, active milieu depuis 2014, membre de l’association Get Up ! Bénévole sur les soirées de l’asso en accueil artistes et/ou régie, régisseuse de chapiteau au Dub Camp festival ces cinq dernières années.  Boxwoman d’Invalved sound system et selectress dans des bars.

1- « Pour moi, ce n’est pas un problème spécifique au milieu sound system, mais au milieu de la musique en général. Les femmes sont sous-représentées dans la musique, alors qu’elles représentent une part importante du public.

Je ne sais pas s’il y a réellement plus de femmes qu’avant dans le milieu sound system. Ce qui est sûr, c’est qu’avec internet, ces femmes gagnent en visibilité. De plus, la société évolue, et aujourd’hui la place de la femme est plus reconnue qu’avant, plus « légitime ».

Les femmes d’aujourd’hui voient que d’autres femmes se lancent, et elles prennent conscience qu’elles ont elles aussi leur place derrière une control tower ou une platine.

2- Pour moi, les femmes ne sont pas mises en avant par les hommes. Elles sont mises en avant par elles-mêmes ou par d’autres femmes.
Par exemple, les médias du milieu sound system parlent peu des femmes qui ne sont pas chanteuses (toutes les selectress, les boxwomen, les productrices, les opératrices, les constructeures de sono, les organisatrices…)
Personnellement, j’ai découvert la plupart des crews féminins que je connais via facebook, sur leurs propres pages, évènements, promotions.

En revanche, l’association Get Up dont je fais partie, contribue à mettre en avant ces femmes activistes. Déjà, il y a quasiment la parité dans les membres de l’association, et tous les bénévoles sont encouragés à participer à toutes les activités, quel que soit leur sexe. Par exemple, sur le Dub Camp, vous trouverez des femmes cheffes d’équipe, des boxwomen (elles sont très fortes pour creuser les tranchées de câbles avec une pioche !), des monteuses de chapiteaux, des régisseuses de chapiteaux et régisseuses techniques, des conductrices de camions, des chauffeuses d’artistes… Et c’est pour moi la meilleure vitrine pour toutes les femmes qui viennent au Dub Camp en tant que festivalières : elles voient qu’il est possible pour une femme de se faire une place dans le milieu.

En 2016, le Dub Camp avait organisé une conférence sur les femmes dans le sound system avec Nish Wada, Ines Pardo et Lylloo de I-Skankers (regardez la vidéo ici) et chaque année, l’association programme des femmes (Roots Daughters l’année dernière, Sanga Mama Africa en 2018…).

3- À plusieurs reprises, étant invitée à sélecter dans une soirée, on m’a demandé si j’étais chanteuse, ou si j’étais la petite amie d’un membre du crew. J’ai pris un malin plaisir à répondre que je venais passer des disques, et que non, ce n’était pas les disques de mon copain !

J’ai l’impression qu’en tant que femme, tu as beau avoir une collection de disques équivalente à celles de tes copains, ils ne penseront pas instinctivement à te proposer de jouer un set. Par contre, ils vont inviter leurs copains masculins à jouer…
Je pense que oui, les femmes doivent en faire plus pour être acceptées dans le milieu, malgré les valeurs prônées dans les soirées reggae.

Mais malheureusement c’est un constat qui dépasse le simple cadre du milieu sound system, dans le monde du travail ou dans la rue les femmes doivent aussi se battre ! (Je travaille dans un milieu très masculin, donc ça me parle pas mal.)» ♦

Sista Leah, Biarritz : « Que ce soit chez les hommes ou chez les femmes, il y a pas mal d’égo dans le milieu »

Sista Leah. Crédit : Guy Berthier.

Aurélia alias Sista Leah, 45 ans, de Biarritz, 25 ans dans le mouvement et 12 ans d’activités dans le collectif Equal Brothers. Chanteuse, intervient aussi dans la communication, l’organisation, la billetterie et la restauration du crew.

1- « C’est un milieu majoritairement masculin, il y a des crews avec des femmes qui interviennent dans l’organisation, mais il y en a peu qui sont artistes car la plupart n’osent pas. J’ai mis plusieurs années à prendre le micro, c’est grâce aux encouragements des autres membres d’Equal Brothers que j’ai commencé. J’avais peur du jugement des autres, ainsi que le public car certains peuvent se montrer très durs envers les artistes et comme par exemple, j’ai entendu récemment des jeunes me dire : « Tu n’es pas trop vieille pour jouer ? ».

Le milieu reggae/dub est ouvert d’esprit, j’ai commencé dans une époque où les femmes étaient encore moins nombreuses qu’actuellement. Avec le développement technologique, les réseaux ont permis une meilleure visibilité des artistes donc je suppose que ça a été un facteur important dans l’évolution du nombre de femme sur ces dernières années.

2- En début 2009, j’ai formé le collectif Lioness Power Sound (voir un extrait de session ici) avec trois autres femmes (LN Lioness (l’ex femme de I-Tist), Military Lioness (la femme de Hatman), Ivine Lioness (la femme de Tooney Roots) et nous avons bien tourné pendant un an, on a fait une vingtaine de dates, la scène était déjà bien ouverte pour les femmes. L’essentiel, c’est de se lancer et oser, vouloir se mettre en avant. A l’heure actuelle je ne suis plus autant les activités sur scène mais je pense que les organisations sont toujours aussi ouvertes pour la mise en avant des femmes.

3- Que ce soit chez les hommes ou chez les femmes, il y a pas mal d’égo dans le milieu, ce qui nuit à l’échange humain. On peut avoir différentes provenances, il peut y avoir des mentalités différentes qui font que les autres ont des a priori. Chacun doit prendre conscience de son comportement envers les autres, j’ai été bien accueillie par des hommes, mais j’ai pu ressentir aussi un froid qui provenait d’autres femmes artistes.

On se rencontre pour la musique, échanger un partage collectif, cela doit être réjouissant et chaleureux entre tous, pour entraîner l’unité du mouvement sound system reggae dub, alors chacun doit y mettre du sien. Tous ensemble pour un monde meilleur, telle est notre vraie mission, on apporte notre positivité et on montre l’exemple tout simplement.» ♦

Esthou, Ariège : « Il faut arriver à déconstruire certaines idées et se dire que le bricolage et les muscles, ce n’est pas que pour les hommes »

Esther, Marion et Isis du crew Totally Dub. Crédit :Leaf Arvie.

Esther alias Esthou, 25 ans de Massat (09). Selectress au sein de Totally Dub, avec Marion 24 ans et Isis 25 ans de Bordeaux qui est notamment programmé cette année à l’International Dub Gathering festival à Tarragone, en Espagne.

1- « Il y a si peu de selectress et soundwomen en France grâce à notre grand ami, j’ai nommé le patriarcat ! Comme dans beaucoup de milieux c’est compliqué pour les femmes de s’intégrer, de se faire sa place, ou même encore, de s’en croire capable.

Dans les générations précédentes, il y a eu des mouvements féministes importants, mais ce que notre génération est entrain de déconstruire, c’est massif, les activistes féministes sont plus nombreuses plus déterminées.

Notre génération se déconstruit, et apprend à se reconstruire, ce mouvement là nous permet à nous, femmes, d’être selectress, d’être soundwomen, de se lancer et de s’en croire capable .

Les crews féminin fleurissent de plus en plus et c’est beau, ça rend fière.
Il y a un peu moins de soundwomen, ça c’est vrai, en tant que femme nous n’avons pas accès aux mêmes métiers et donc aux mêmes salaires que les hommes. Financièrement, c’est donc moins accessible d’avoir un sound quand on est une femme, et puis encore une fois, il faut arriver à déconstruire certaines idées et se dire que le bricolage et les muscles, ce n’est pas que pour les hommes, quand je vois Sista Makedda qui fait doublement ce qu’un soundman et selecta sait faire, c’est le genre de guerrière sur qui prendre exemple (originaire de Madrid, Makedda est chanteuse, selectress, ingénieure du son, réparatrice/constructrice de matériel sound system, compositrice et électricienne dans l’événementiel, NDLR).

2- La mise en avant des artistes féminine sur la scène française est nécessaire et importante.
Il y a encore, en 2020, des hommes pas des plus heureux de voir des crews féminins programmés à leur place. Ces hommes-là n’ont pas encore conscience du combat que c’est que d’être une femme, alors avoir des scènes exclusivement féminines, voir des progs féminines, oui c’est nécessaire pour donner de la visibilité, pour encourager d’autres à se lancer, pour s’unir dans ce combat.

3- Je ne sais pas si on a besoin de faire plus, je dirais que comme c’est encore nouveau d’avoir des crews féminins dans le milieu sound sytem, nous sommes donc plus observées, on ne se dit pas qu’on doit en faire plus, plutôt qu’on a pas le droit, ou moins, à l’erreur. » ♦

Mathias Zongo Sound, Toulouse : « Les artistes féminines sont certainement moins mises en avant que les hommes »

37 ans, 16 ans d’activité à Toulouse. Sélecteur, chanteur, compositeur au sein du Zongo sound et animateur de l’émission Keep on Skanking Radio Show sur la radio FMR, 89.1, tous les mardis de 19h à 20h.

1- Je constate aussi que les femmes sont bien moins représentées dans le reggae. Je ne saurais dire précisément pourquoi, mais il me semble que cette problématique de déséquilibre en matière de parité est un fait général large impactant la société tout entière. De mon point de vue, les causes seraient systémiques, historiques, culturelles et structurelles.  Les artistes féminines sont malgré tout bien présentes et très actives, et c’est selon moi très positif, malgré les difficultés certaines, je trouve que ça avance dans le bon sens. À mon avis, c’est important que la scène continue à s’équilibrer et que le message s’universalise, sans distinctions ni barrières.

2- Rappelons que la voie de l’artiste n’est pas tracée d’avance et reste de toute façon semée d’embûches ou au moins compliquée. Dans ce contexte et compte tenu de ce qui a été évoqué plus haut, il me semble clair que les artistes féminines sont certainement moins mises en avant que les hommes.

De mon côté, je fais au mieux pour la mise en avant des artistes féminines en ayant travaillé avec Isha Bel, Naffi I, Queen Omega et la chanteuse toulousaine Black Sunrise avec lesquelles nous avons créé plusieurs chansons originales et dubplates.

C’est avec Isha que j’ai, à ce jour , le plus coopéré avec les morceaux « Garden grow », « Love and devotion » et le dubplate « It ah go red » pour Redline sound system, j’ai eu la chance de pouvoir réaliser deux dubplates avec Naffi I et Queen Omega intitulés respectivement : « Sorcerers » et « Papa ». Je travaille à l’heure actuelle à la production de plusieurs chansons de l’artiste toulousaine Black Sunrise aka Sista Nawel.

3- Oui, certainement, encore une fois, le poids du contexte historique, culturel, et social reste encore bien lourd à porter, et les femmes doivent bien sûr redoubler d’efforts pour faire leurs places. Saluons donc toutes les lioness dans leur combat pour la paix et l’harmonie, toutes celles qui lèvent la voix et brandissent fièrement l’étendard de leur convictions pour défendre leurs valeurs et propager le message d’unité. » ♦

 

Propos recueillis par Gwendoline Bardollet / Corrections et mise en forme : E.B.

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