Les conséquences du Covid-19 sur la scène sound system et reggae/dub française #1 : « Six mois sans jouer, ça ne m’est jamais arrivé ces 25 dernières années ! »

DOSSIER. Depuis la mi-mars, soit plus de six mois, la France du sound system et des concerts est quasiment à l’arrêt, mis à part quelques sessions minimes ou « sauvages » (non déclarées) et quelques lives assis… Alors que les professionnels du secteur musical ont lancé l’opération Alerte Rouge mi-septembre pour avertir le gouvernement sur la crise qui les touchent, « Musical Echoes » s’interroge sur les conséquences de cette crise plus spécifiquement sur la scène sound et dub française et donne la parole à ses acteurs : les artistes dans ce premier volet (dont trois soundmen, une soundwoman, deux dubmakers, un manager), les organisateurs dans le prochain et enfin, le public.

Cette scène de sound system appartient pour l’heure au passé. (Crédit : Thomas Planchais / Paris Dub Station #58).

Musical Echoes : À quand remonte votre dernière session / dernier live ? Avez-vous joué depuis le début du confinement et si oui, à quelle occasion ?

Bruno R-Dug (Vallon-Pont-d’Arc, Ardèche) : C’était début février (feat. K-Marad à la guitare + Fabasstone du crew High Tone) à Villeurbanne (69). Non, je n’ai pas joué depuis.

Nico Blackboard Jungle sound system (Rouen, Seine-Maritime) : Notre dernière session était le 21 février, on a pas joué depuis le confinement.

Rico et Stef O.B.F sound system (Haute-Savoie) : Cela remonte à début mars avec la sono. Si je me trompe pas c’était à Montpellier au Mélomane Club. Aïe aïe aïe, ça fait tellement longtemps.

Et sinon la dernière session était le 21 août, nous avons eu de la chance car en Suisse, le confinement et les mesures sanitaires n’ont pas été les mêmes, elles ont laissé plus de liberté.

Oui, pendant le confinement j’ai joué en stream vidéo dans mon salon, presque tous les vendredis, je me mettais dans le mood comme si j’allais jouer devant des gens, puis nous avons fêté la sortie de l’album le 29 mai et nous avons eu deux dates en suisse fin juin et début juillet .

Et nous avons la chance d’avoir des copains sur la côté ouest qui ont organisé des petites sessions dans leur bar comme Concarneau, Contis, l’île d’Oleron, Bordeaux en respectant au maximum les conditions sanitaires. Ça nous a fait tellement du bien de retrouver le public, de danser et de sentir l’excitation du public sur un morceau qu’il adore ! Tellement essentiel !

« Certaines dates reportées à l’automne viennent d’êtres annulées pour la seconde fois ! » Nico, Blackboard Jungle

Morgan Esdz (Booking, relation presse et manager de Stand High Patrol, Morlaix, Finistère) : Ma dernière session officielle, en salle, je suis obligé d’aller faire un tour sur les réseaux sociaux pour m’en souvenir. C’était au Macadam à Nantes en février, une session Stand High en DJ set organisée avec les amis d’Abstrack. On avait invité Stepart. C’est tellement loin.

Depuis la fin du confinement Il y a des artistes avec qui je travaille qui ont joué dans des bars, des toutes petites soirées privées entre potes ou de tout petits évènements en extérieur. Moi je n’ai personnellement pas bossé sur une soirée depuis le début du confinement.

Romain Weeding Dub (Lille, Nord) : Mon dernier concert était à Toronto, le week-end précédant le confinement en France. L’ambiance était particulière, une partie du public là-bas appelant au boycott de la soirée par rapport au virus… On a joué dans une cave devant les plus motivés des reggae addicts locaux… Une vibe forcément particulière, mais très intense. On savait tous que c’était la dernière soirée avant un bon moment, on en a tous bien profité. Le lendemain on reprenait l’un des derniers avions qui ralliait Paris, annulant la mort dans l’âme la tournée au Mexique qui devait suivre… C’était il y a plus de six mois maintenant… Six mois sans jouer… Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ces 25 dernières années…

Sur le site du Mélomane Club, à Montpellier (capture d’écran).

Johan King Hi-Fi (Amiens, Somme) : C’était le 29 février, près de Montpellier. King Hi-Fi sound system meets Travel Sounds HiFi. L’épidémie venait de commencer en Chine et dans les médias. J’y suis allé en avion, mis à part les gens en provenance d’Asie, déjà masqués pour la plupart, rien n’était en place et rien ne laissait présager une telle crise. Pas de date depuis le confinement.

Combien de dates prévues initialement pour vous, ont été annulées depuis la mi-mars ?

Bruno R-Dug : Une dizaine sans compter celles qui non pas abouties donc en fait, beaucoup plus…

Nico Blackboard Jungle au Dub Camp Festival. Photo : Thomas Planchais.

Nico BBJ : Une bonne vingtaine de dates annulées depuis mi-mars, dont quelques gros festivals, et ça continue, les annulations ne cessent de pleuvoir en cette rentrée. Certains évènements qui devaient avoir lieu au printemps avaient été reportés à l’automne et viennent d’être annulés pour la seconde fois… (Comme par exemple, le session Underground Roots #3 avec BBJ et Nyabin prévue initialement fin mars, reportée puis à nouveau annulée, NDLR).

Rico et Stef O.B.F : Alors nous avions une tournée de six dates en station d’hiver pour mars. Six dates annulées en avril, en mai, en juin, en juillet, huit dates en août et deux en septembre…

Cela fait quarante dates annulées en tout ! Ça nous rend nerveux et super triste de voir toutes ses dates annulées, nous avions une belle tournée d’été et d’automne.

Morgan Esdz : Pour Stand High Patrol, qui avait prévu de peu tourner cette année, on a annulé sept dates. Marina P avec qui je travaille aussi compte huit dates annulées.

Les autres artistes avec lesquels je bosse, notamment les étrangers, ont tous quatre à six dates annulées pour la France. En tout je suis touché par une trentaine d’annulations.

Beaucoup de ces évènements sont supposés être reportés avec des line up identiques. Puis il y a toutes les dates d’automne et de début d’hiver qui n’ont finalement pas été confirmées. Je n’ai pas le compte exact en tête, mais ça commence à faire beaucoup d’évènements.

Romain Weeding Dub : Je n’ai pas compté exactement, mais je dirais une vingtaine de dates annulées ou reportées.

Johan King Hi-Fi : Deux dates annulées, dont un festival en extérieur mi-juillet pour lequel nous sommes resté optimistes jusqu’au bout. Il a été annulé tardivement car il y avait peu de clarté du gouvernement sur le maintien de ce type d’évènement après confinement, les jauges autorisées en extérieur, les moyens à mettre en place pour le public… Hélas, il est compliqué pour un organisateur de maintenir un évènement avec une jauge réduite, sans le répercuter sur la programmation ou le prix d’entrée.  Aussi une multitude de petites danses que nous organisons mensuellement sur Amiens avec le U.P Hi-Fi.

Si vous avez quand même fait quelques dates, comment était l’ambiance et quelles étaient les mesures sanitaires prises lors de ces sessions / lives ?

Rico, Stef & G pour O.B.F sound system. Crédit : Fabien Jupille.

Rico et Stef O.B.F : L’ambiance était complètement survoltée, les gens ont besoin de danser, de musique, d’être ensemble, de faire la fête, de lâcher prise, d’extérioriser leurs angoisses, frustrations et en ce moment, il y a beaucoup de choses à évacuer. J’espère que bientôt, on va sortir dans la rue pour exprimer notre colère face à ces incompréhensions. On va devoir reprendre le contrôle de nos vies.

Les mesures sanitaires étaient le port du masque et les gels partout, en juillet, pour les événements en extérieur, le masque était recommandé, mais pas obligatoire comme la capacité était limitée.

Morgan Esdz : J’ai plusieurs artistes qui ont fait des DJ sets ou des shows acoustiques sur des jauges très réduites avec distanciation, public masqué et parfois public assis.

Je n’ai personnellement pas assisté à ces shows mais d’après les retours que j’en ai eu, l’ambiance était bonne. Les gens ont tellement envie de son…

Johan King Hi-Fi : Pas de date car difficile d’assurer le «spectacle» et la sécurité du public, artiste, bénévoles dans de bonnes conditions.

Comment occupiez-vous vos journées lors du confinement (musiques ou autres…) ?

Bruno R-Dug : Je préparé l’album Liquid slave qui sort le 6 octobre (photoshop, presse, radio, SACEM, sdrm…) en tant que producteur, distributeur, éditeur, compositeur… J’ai aussi fait de la randonnée (survie, observations faunes, jardin).

Rico et Stef O.B.F : Prendre du temps pour soi premièrement, ça faisait longtemps que ce n’était pas arrivé. Prendre de la hauteur et analyser la situation actuelle, méditer sur le futur de l’homme et de la planète. 

« Les lockdown sessions étaient une manière de dire : ‘on ne lâche rien, on continue’ ! » Rico & Stef, O.B.F

Mais à part ça, j’ai beaucoup cuisiné, on s’est « relinké » avec les producteurs locaux, et on a fait nos lockdown sessions ! Ce qui nous a permis de garder la bonne vibe, de distribuer du love, de l’énergie et de garder contact avec notre public. On a aussi bosser comme des fous pour la sortie de l’album Signz : la communication, la restructuration du label, la SACEM, tous les trucs administratifs qui généralement te saoule… On a pris du temps pour tout ça. On a aussi développé des nouveaux projets pour les futurs releases de Dubquake Records (le label d’O.B.F NDLR). On au aussi beaucoup travaillé avec Iration Steppas à distance pour un futur projet de documentaire. Nous étions quand même occupés pour finir (rires).

Morgan Esdz : Je me suis occupé de mes enfants, j’ai encaissé les annulations de date, j’ai suivi de près l’évolution de la situation sanitaire, les mesures mises en place pour les évènements culturels et les intermittents tout en écoutant énormément de son.

J’ai aussi travaillé avec le crew sur la sortie du nouvel album de Stand High Patrol (Our Own Way). Et j’ai bossé en relation presse, communication sur les sorties de LP d’O.B.F, Alpha Steppa, Alpha & Omega, Mungo’s Hifi & Marina P. Je n’ai pas vraiment eu le temps de m’ennuyer.

Romain Weeding Dub : J’ai passé le confinement en famille avec ma femme et nos deux enfants. Ambiance colonie de vacances pour tout le monde. Il a fait beau, on a la chance d’avoir un jardin, on a beaucoup joué, beaucoup parlé aussi, on a pu profiter longuement les uns des autres, ça nous a tous changés un peu je crois. Il a aussi fallu faire l’école a la maison et ça c’était des fois moins funky

Niveau musique, je n’ai pas su produire pendant cette période… Entre les journées avec les kids et l’ambiance générale due au virus, j’ai pas réussi a m’enfermer pour composer. Pas la tête à ça. J’en ai profité en revanche pour modifier mon set-up au studio, ce qui m’aide depuis que je me suis remis à produire.

Johan King Hi-Fi : J’ai eu le temps de replonger dans ma collection de vinyles, d’enregistrer quelques sélections/dubtapes pour partager sur internet, ainsi qu’une session vidéo en slip dans mon salon pour l’asso #PourEux (une première, et un challenge technique intéressant !).

Que pensez-vous des évènements proposés en ligne (concerts / sessions en streaming…) pendant le confinement ?

Bruno R-Dug : Pour être positif, c’est bien, mais cela m’a vite lassé car nous faisons de la musique vivante !

Nico BBJ : Certains diront que c’est surement mieux que rien, mais ça ne remplace pas une vraie session. On fait des sound systems pour ressentir et partager la musique ensemble, pas pour se filmer tout seul chez soi à passer des disques.

Rico et Stef O.B.F : C’est une situation inédite, les lockdown sessions étaient une manière d’essayer de ne pas oublier la musique, les artistes et aussi de faire plaisir au public en partagent des énergies même si elles sont difficiles à travers l’écran. C’était une manière de dire : on ne lâche rien, on continue ! Mais on aimerait que cette situation s’arrête, on veut jouer et sentir le public à nouveau.

Morgan Esdz, manager de Stand High Patrol.

Morgan Esdz : Il y en a eu beaucoup, des choses intéressantes et d’autres moins. Au début de l’été  on a clairement frôlé l’overdose de live stream. À vrai dire, je n’aime pas trop rester seul devant mon ordi à regarder des live stream. Il faut vraiment que ça sorte de l’ordinaire pour que ça me scotche. J’en ai laissé tourner quelques uns en fond sonore et les seuls que j’ai vraiment regardé avec plus d’attention, ce sont les live stream de Rico O.B.F parce qu’on se connait bien, qu’on ne peut pas nier qu’il ait un talent pour l’animation de live stream et que de nombreux potes étaient connectés. C’était assez fou de voir qu’une grosse partie de la scène dub internationale suivait ses streams. Ça faisait du bien de voir tout le monde connecté en même temps.

Plus que les évènements en ligne j’ai apprécié la déferlante de mix enregistrés qui est tombée sur l’internet et les sorties d’albums composés de tracks unreleased. Fatta de Soul Stereo qui nous lâche des mix de 5 heures avec des sélections 70’s, 60’s ; c’est vraiment le genre de truc que j’ai recherché pendant cette période. Smith & Mighty, Skream qui ont fouillé leurs disques durs pour faire des sorties sur Bandcamp c’était aussi bien cool…

Romain Weeding Dub : J’ai regardé quelques concerts ou sessions en ligne, mais pour être honnête, je n’y ai pas vraiment trouvé mon compte. Les concerts, les sound systems, c’est beaucoup plus que de la musique, comme tu le sais. Le public, au même titre que’artiste, participe pour beaucoup à l’ambiance d’une session, et j’ai eu du mal a retrouver cette vibe derrière mon écran.
Et même si je trouve mortel que chacun se démène pour faire des évènements en ligne, je n’ai pas su, de mon coté, répondre à cette demande. J’ai vraiment besoin de jouer pour un public, de sentir ses retours, de construire le live avec lui. Je m’en suis d’ailleurs voulu pour ca, de ne pas avoir su donner de la vibe aux gens en cette drôle de période. J’en profite pour remercier les assos et festivals qui m’ont invité à jouer via webcam depuis le confinement. No disrespect, mais c’est pas quelque chose que je me sentais faire. N’est pas Rico OBF et ses Lockdown Sessions qui veut ! (rires)

Johan King Hi-Fi : C’est une nouvelle approche très intéressante, un point positif de ce Covid ! Ça n’a évidemment pas le même impact qu’un sound system, mais ça permet aux artistes de rester en contact avec leur public, de promouvoir leur travail et même d’avoir un retour direct/partage via les commentaires, et au public d’occuper ses soirées et d’avoir accès à quelques exclusivités et aux sorties à venir. Mais ça ne remplit pas le frigo.

Sur le plan économique, cette crise a-t-elle eu un impact sur votre portefeuille ? Si oui, de quelle ampleur concrètement ? Quel statut avez-vous ?

Bruno R-Dug. Crédit : Cueilleur D’instant.

Bruno R-Dug : Je suis intermittent, l’annulation des dates implique l’annulation de la sortie d’album qui devait sortir le 6 mai, les droits SACEM très réduits, pas de ventes de merchandising, pas d’actu sur les réseaux, pas de communication, de marketing possible lors de la tournée…

Nico BBJ :
Évidement que de ne pas travailler depuis six mois a un impact sur le portefeuille, surtout que la saison estivale et ses festivals sont une partie majeure de notre activité.

Nous avons la chance d’avoir le statut d’intermittent du spectacle, ce qui permet d’avoir un revenu minimum pour vivre. Mais la situation reste compliquée : par exemple, nous n’avons pas réussi a nous faire rembourser des billets d’avion que l’on avait payer pour une tournée au Canada et USA qui n’a pas eu lieu.

Nous avons aussi des frais fixes que l’on doit continuer a payer tous les mois alors que rien ne rentre dans les caisses, on est déjà obligés de revendre du matériel pour subvenir à ces frais.

Rico et Stef O.B.F : Oui bien sûr, nous avons perdu quarante dates, c’est ce qui nous permet d’avoir un salaire, nous avons eu la chance d’avoir le chômage partiel, mais c’était la moitié moins donc oui c’est un grande perte, et cela aura des impacts dans un futur proche pour continuer à réaliser nos projets. Nous sommes intermittents.

Morgan Esdz : Bookers, artistes, techniciens, managers.. La crise impacte les revenus de tout le monde. Concrètement je crois que j’ai perdu environ 30 à 40% de mes revenus sur les derniers mois. Pour les artistes avec qui je travaille les situations diffèrent selon qu’ils sont intermittents ou non, étrangers ou Français.

Les intermittents continuent à toucher leurs allocations journalières, mais la majorité ne touchent plus ou très peu de cachets, ceux qui ne le sont pas ne touchent que de la SACEM / PRS et des royalties. Mais on parle de la scène dub, on ne parle pas d’artistes qui font de gros chiffres de ventes ou de stream. Donc ça reste léger.

« Bien des musiciens étrangers nous envient ce statut d’intermittent en France » Romain, Weeding Dub

Romain Weeding Dub : Oui, comme beaucoup, cette crise a eu un impact sur mon portefeuille. Mais je dois être honnête : en tant qu’artiste, je ne suis pas le plus a plaindre. En tant qu’intermittent du spectacle, je bénéficie de « l’année blanche » décrétée par le gouvernement. Ça me garantit un revenu minimum et il faut reconnaitre que ce statut est une chance que l’on a en France.

Merci aux anciens qui ont lutté pour ça, bien des musiciens étrangers nous envient ce statut. Quand on voit par exemple, qu’en Angleterre, un tiers des musiciens envisagent sérieusement de changer de métier pour survivre face a cette crise… C’est catastrophique! Ici en France, on est clairement privilégiés par rapport à ça… Le bon coté de l’exception culturelle française…

Après, je n’idéalise pas non plus : la situation est NETTEMENT plus critique pour, par exemple, les boites et associations qui gèrent nos salles de concerts et festivals (à lire prochainement dans le 2e volet de notre dossier NDLR). Ils sont un rouage indispensable a notre écosystème et pour eux, donc pour nous tous, artistes et public compris, la remise a flot va être super compliquée. Il faut bien se dire que les lieux de musiques actuelles, les festivals, sont toujours en confinement et que ca n’est pas parti pour s’arranger tout de suite… On va TOUS le sentir passer à un moment ou à un autre.

Cela fait je ne sais combien de gouvernements successifs qui cherchent à réduire le nombre d’intermittents… Là ils ont une occasion en or, j’ai du mal a croire qu’ils vont s’en priver… C’est l’histoire d’un pays qui chute et qui se dit : « Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… », mais on sait que ce qui compte ce n’est pas la chute, mais l’atterrissage…(citation qui clôt le film La Haine, sorti en 1995 NDLR).

Johan King Hi-Fi : Nous testons toujours les productions à sortir sur nos labels en live sur une sono, devant un public. Cela permet de voir la réaction des massives, d’éventuellement retravailler les mix et master selon les réactions de la foule et le ressenti. L’investissement financier pour une sortie vinyle étant important, cela nous donne confiance sur une potentielle sortie en vinyle. Sans date pour tester ces tunes, nous mettons forcément plus de temps à avoir des tunes abouties.

Le Trabendo, haut lieu des Dub Station parisiennes, reste fermé pour l’heure. Photo : Thomas Planchais (DS#58).

Votre activité musicale est-elle est-elle votre source de revenus principale ? Est-elle menacée par cette crise sanitaire ?

Bruno R-Dug : Oui à 80%, et oui elle est en danger !

Nico BBJ : Oui et oui !

Rico O.B.F : Oui c’est mon activité principale, bien sûr qu’elle est menacée, on a pu le voir tout l’été avec les annulations et ça continue ; certains disent jusqu’au printemps prochain, c’est super flippant… Mais on va se battre pour continuer !

« Comment tu montes une soirée avec une mini jauge ? Comment tu fais tenir tes budgets ? » Morgan Esdz

Morgan Esdz : Oui c’est ma source de revenus principale. On espère que les lives vont reprendre et que ça va repartir, mais rien n’est certain. On croise les doigts mais on ne sait pas ou on va. Alors oui elle est menacée par la crise sanitaire, par la COVID et les mesures de restriction qui sont posées.

Johan King Hi-Fi : Non. Nous avons la chance de faire ça uniquement par passion et de ne pas compter sur notre sound pour vivre, comme d’ailleurs beaucoup de possesseurs de sono. L’investissement financier étant très important, et constant, seul nos métiers nous permettent de financer cette activité de manière stable. Les cachets ne sont pas astronomiques, et la logistique pour sortir une sono et faire venir toute la famille ne laissent pas grand-chose à la fin.

Certaines sessions / concerts peuvent malgré tout se dérouler avec une jauge de spectateurs très réduite, pensez-vous que ce soit la solution pour les mois à venir ?

Bruno R-Dug : On a pas le choix je pense.

Nico BBJ : Le décret 2020-860 du 10 juillet 2020 est toujours en vigueur (voir ici :fiche-reflexe-rassemblements-festifs-jeunes-7aout2020-2). Il impose des places assises et exclut toute activité festive, et ce dans toutes les salles de spectacles. Je ne vois vraiment pas comment organiser une session dans ces conditions, même avec une jauge réduite.

Rico et Stef O.B.F :  Pour les mois à venir, oui pourquoi pas ? Car il faut que ça continue même avec une jauge réduite, on a envie de jouer, le public a besoin de danser, de sortir, ils ou elles ne veulent pas rester enfermer devant leur télé…

Toutes les dates de cette été étaient à jauge réduite, c’est mieux que rien, car l’énergie du public est tellement importante pour faire une bonne session. Par contre nous avons vu qu’en Angleterre, les gens devaient rester assis, et ça personnellement on trouve ça dur, le public danse dans nos sessions et rester assis, c’est comme être privé de la liberté de danser, c’est vraiment super dur !

Morgan Esdz : Je ne crois pas qu’on puisse parler de « solution », des sessions sound avec des mini jauges, ça peut se faire, mais dans la pratique c’est compliqué. Comment tu montes une soirée avec une mini jauge ? Comment tu fais tenir tes budgets ?

Personnellement, si on reste dans un cadre officiel, je n’ai pas trouvé de solution pour proposer et faire tourner un format de session qui puisse convenir autant au public, qu’aux artistes et aux organisateurs. La jauge réduite c’est un souci mais l’autre souci majeur, c’est qu’en intérieur, pour le moment, le public est assis.

En session, on joue de la musique pour faire danser donc le sound system, ça ne peut simplement pas coller pour un public assis. Il y a quelques soirées qui se sont faites en extérieur avec des jauges importante, mais elle ont été rares. Je pense par exemple aux collègues de Wart à Morlaix qui ont proposé avec succès deux soirées à 800 / 600 personne au SEW récemment. C’est une bouffée d’oxygène qui fait du bien. Ce genre de soirée a été rendu possible par la préfecture du Finistère il y a quelques semaines, mais aujourd’hui, la situation sanitaire s’est tendue à nouveau donc ce n’est plus possible.

Sur ce type d’évènement le taf d’organisation est très lourd, il faut l’espace adapté. Les boites de prod se plient en douze pour gérer les autorisations, pour respecter les consignes et tenir des budgets. Je ne vois pas ça comme « une solution », ce n’est pas le genre de soirée qui pourra s’organiser partout en France tous les week-ends.

Sur la question du format concert en salle avec jauge réduite, j’imagine que ça peut fonctionner quelques temps sur des shows adaptés avec des budgets de production tirés au minimum et des aides financières conséquentes. Encore une fois, je n’envisage pas ça comme une véritable solution, ça ne sauvera pas tout le milieu. Et puis les règles, les contraintes imposées changent constamment. C’est difficile de se projeter à plus de quelques semaines !

Weeding Dub au Dub Camp festival, en 2017. Photo : Thomas Planchais.

Romain Weeding Dub : D’abord, économiquement, ce n’est pas rentable. Des patrons de salles m’expliquaient qu’avec les jauges restreintes imposées, ils n’avaient parfois même pas de quoi payer l’électricité pour faire le concert à moins peut-être de faire payer 100 € l’entrée… Inconcevable pour notre musique et ses valeurs…

Et puis surtout, encore une fois, un concert ou un sound system, c’est avant tout une vibe, des rencontres, de la chaleur…. C’est pour ça qu’on fait tous notre métier : pour créer des moments où les humains se rencontrent, se connectent, via une musique, une ambiance… Mais la période n’est pas propice au rapprochement entre les humains en ce moment… Or c’est justement pour ça que bossent les artistes, les organisateurs, les techniciens, les bénévoles…. Créer du lien, créer de la vibe

Les images de salles de concerts avec les gens parqués par paquet de 10 entre des barrières, ou ces soirées assises où il est parfois interdit de danser ne font franchement pas envie… « Interdit de danser»… J’hallucine que ce soit devenu une réalité…

« L’impermanence des choses j’y suis habitué, c’est cela aussi le métier d’artiste » Bruno, R-Dug

Johan King Hi-Fi : Cela permettrait de revenir à des danses à taille plus humaine, avec de la place pour danser sans shooter son voisin, comme ça devrait toujours être le cas en sound. Mais aussi à des programmations plus locales (pas d’avions pour les artistes, ou passage de frontière compliqué pour un court séjour sans quarantaine, test Covid…) avec moins de frais pour les organisateurs, qui forcement, auront une rentrée d’argent plus faible car moins de public. Cela permettrait peut-être de découvrir des artistes locaux plus que valables, des programmations variées, plutôt que de toujours voir les mêmes têtes d’affiche.

Comment compenser ces pertes accumulées depuis mars 2020 ?

Bruno R-Dug : J’ai proposé les frais de livraison offerts sur la vente de merch, des soirées privatisées, pas d’achat de matos cette année, ni vacances de fou !

Rico O.B.F : PAS DE DATES = PAS D’ARGENT ! Et je ne suis pas le seul à être pénalisé quand les dates sont annulées : c’est aussi les MCs, le tour manager, les boxmens, l’operateur, les administratrices  les organisateurs, leur équipe et j’en passe…

Morgan Esdz : Je ne pense pas personnellement compenser quoi que ce soit.

Romain Weeding Dub : À part de l’argent public, je ne vois pas comment compenser les pertes du secteur culturel qui, rappelons-le, est l’un des secteurs qui ramène le plus d’argent à l’état français…

Johan King Hi-Fi : Excellente question. Pas de date autorisée, pas d’argent. Point. En parallèle, vouloir à tout prix organiser des danses en ce moment ne me parait pas très respectueux pour le public, qui, d’une certaine manière, serait mis en danger.

Comment envisagez l’avenir proche pour votre sound system / vos lives / vos activités ?

Bruno R-Dug : J’attends de voir et je profite du présent ! L’impermanence des choses j’y suis habitué, c’est cela aussi le métier d’artiste.

Nico BBJ : Il semblerait que rien ne puisse avoir lieu avant le printemps 2021, en espérant que la situation sanitaire s’améliore d’ici là.

Rico et Stef O.B.F : Cette question est très compliquée, mais on va essayer d’y réfléchir et trouver des nouveaux concepts pour réussir à continuer à jouer et surtout continuer à partager la culture du sound system.

Morgan Esdz : En tant que booker, je suis dans l’attente d’une reprise des concerts debout. Je ne vais pas mentir ni essayer de démarcher les salles pour booker à tout prix, le type de shows que j’ai à proposer actuellement n’est pas adapté au public assis.
L’automne arrive et de fait les opportunités de jouer en extérieur ne vont pas tomber du ciel par dizaines. Donc je patiente. Je discute avec certaines boites de prod de concepts de soirées particuliers. Tout le monde cherche des idées. Je discute aussi avec certains artistes de la possibilité de créer des shows adaptés au public assis, mais j’ai peu d’artistes dans mon catalogue qui seraient en mesure de le faire. Partir comme ça sur des shows avec public assis, c’est compliqué pour la majorité d’entre eux. On serait tellement loin de l’univers du sound system.

On ne peut pas monter sur scène et proposer ce qu’on proposait il y a six mois. Il faudrait créer des nouveaux shows, partir en résidence, mais avant tout, il faut avoir l’envie. Je ne me vois pas dire à un artiste : « Bon maintenant le public est assis, tu n’as pas le choix, tu tournes, tu te débrouilles avec ça»/ Si les artistes en question font de la musique de danse depuis toujours, ça ne peut pas vraiment coller sans un travail de création en amont et sans qu’ils aient l’envie sincère de partager autre chose avec le public.

Johan aka Yo Lab avec une partie du King Hi-Fi sound system. Crédit : Vincent Fabre.

Romain Weeding Dub : Le plus difficile est peut-être de ne pas savoir QUAND on pourra reprendre une activité « normale»… Mais ce qui est sûr, c’est qu’on se tient prêt ! J’ai par exemple hâte de pouvoir présenter sur scène la suite de notre projet commun avec Vibronics : le live Note Fi Note / Dub Fi Dub et les maxis qui vont avec.

Avec la crise, ce projet est en stand by, mais on a de belles choses a présenter dès qu’on pourra… Sinon je prépare un nouvel album que j’espère finir pour l’année prochaine… C’est un long travail mais que j’ai hâte là aussi de défendre sur scène.

Johan King Hi-Fi : Nous étions en train de construire des caissons pour passer à une sono de 8 scoops, nous avons mis cette activité en pause en attendant de futures rentrées d’argent pour acheter le matériel.  Idem pour nos sorties vinyles (le sound King Hi-Fi gère les labels Pure Niceness Records et Mental Stamina NDLR), nous attendons de pouvoir les tester sérieusement sur un sound et devant un public avant d’aller de l’avant.

Quelles solutions globales le milieu musical et le milieu du sound system peuvent-ils adopter pour s’adapter et survivre à une crise comme celle-ci ? Avez-vous des idées à partager en tant qu’artistes ?

Bruno R-Dug : Des soirées publiques ou privées, avec peu de public, mais qui seraient plus chères ?

Rico et Stef O.B.F : Il faut continuer à produire de la musique, à faire des projets, des collaborations musicales pour être prêt quand les lives reprendront. Il faut continuer à être présent pour son public en partageant des infos de la musique, on va proposer des workshops, ça va nous permettre de rester actif et de rester auprès de notre public, mais on attend avec impatience la prochaine session car c’est ce qui nous fait le plus vibrer.

Morgan Esdz : C’est toute la question et je n’ai pas la réponse. Pour ceux qui voudraient proposer des shows adaptés pour un public assis je les encourage clairement à bien les conceptualiser, les préparer et le faire. J’ai bien l’impression qu’on va devoir composer avec cette contrainte jusqu’au printemps prochain au moins. J’espère que certains artistes de la scène dub réussiront à proposer des choses intéressants et à nous surprendre. O.B.F unplugged, ça peut jouer non ?

« Les organisateurs doivent se renseigner sur la pléiade d’artistes disponibles près de chez eux ! » Johan, King Hi-Fi

Romain Weeding Dub : Non, je n’ai pas de solution, justement parce que je suis artiste : je fais de la musique, c’est ça mon activité, c’est ce que je sais faire. Je ne vais pas m’improviser économiste pour donner des solutions a des problèmes dont je ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. Un peu comme ces nouveaux pneumologues a mi-temps qui polluent nos réseaux sociaux depuis mars avec leurs avis sur la Covid et son traitement, dont ils ignoraient jusqu’au nom avant cette crise… (rires).

Je tâche à mon niveau de faire de mon mieux au studio pour donner de la force a ceux qui se battent pour que la situation sanitaire revienne à la normale, et essayer de rendre fiers ceux qui, comme toi, défendent notre mouvement. C’est tout ce que j’ai, c’est tout ce que je sais faire.

Johan King Hi-Fi : Pour les artistes, continuer les lives sur les réseaux sociaux. Pour les organisateurs, tabler sur des jauges plus réduites, s’équiper correctement en sanitaires, savons… Mais surtout se renseigner sur la pléiade d’artistes disponibles près de chez eux. Ça leur coûtera moins cher, ce qui pourra compenser une jauge réduite. Aux massives de se bouger en danse même si ce n’est pas le « sound du moment » qui vient.

Attendez-vous de l’aide (financière ou autre…) du ministère de la culture ?

Bruno R-Dug : Je ne suis éligible à aucune aide, célibataire, sans enfants, 40 ans…

Nico BBJ : Non, on attend surtout du bon sens de la part de nos dirigeants, les salles de spectacles sont les seuls lieux qui restent fermés alors que l’on encourage la reprise d’activité dans tous les autres secteurs, il n’y a aucune cohérence dans les décisions qui sont prises.

Rico et Stef O.B.F : Personnellement non, mais notre boite de production qui s’occupe de nos contrats et paiements a effectué un boulot de fou pour comprendre et réussir à avoir le chômage partiel. D’ailleurs un gros merci à nos admins ! Sinon, on a reçu une petite aide de la SACEM, mais rien d’autre… Et pas d’aide spéciale pour compenser le manque à gagner de toutes ces annulations.

Morgan Esdz : Pas directement, non.

Johan King Hi-Fi : Pas nous, mais il pourrait aider financièrement et matériellement les petites structures à proposer des évènements en toute sécurité (sanitaire), et à compenser des jauges réduites (subventions, mise à disposition de gel hydro, accord avec les mairies pour des mises à dispo de salles plus grandes).

King Hi-Fi en session pour la fête de la musique à Lyon où le sound est basé. Crédit : Matthieu Tourneux.

Quand aura lieu votre prochaine session / prochain live ?

Bruno R-Dug : Si tout va bien, le 7 novembre feat. K-Marad (guitare) à La Moba (30) et le 21 novembre, au Café-épicerie des Huches à Saint-Étienne-Lardeyrol (43).

Nico BBJ : Aucune idée.

Rico et Stef O.B.F : Franchement, on ne sait pas… C’est triste, on espère reprendre au plus vite. On va juste faire une session en live stream dans des champs de cannabis en collaboration avec la marque de CBd suisse Gr33nz, puis on va organiser des workshops partout en France : on commence à Genève les 2, 3, et 4 octobre (voir ici).

Morgan Esdz : Dès que possible, je ferai une soirée au Ty Coz à Morlaix (29), le bar en bas de chez moi ! Ma sélection est prête depuis quatre mois, j’inviterai un ou deux copains à venir jouer. Ce sera mémorable.

Johan King Hi-Fi : Si on le savait… ♦

Propos recueillis par Emmanuel « Blender ».

À lire prochainement le 2e volet de ce dossier « Les conséquences du Covid-19 sur la scène sound system et reggae/dub française » consacré aux organisateurs de sessions et de concerts.

 

▶︎ Vous aimez le travail de « Musical Echoes » ? Soutenez notre site gratuit et associatif et aidez-nous à nous développer en effectuant un don sur helloasso. Merci !