Kumi Yasuda (Jah93) : « Au Japon, le mélodica est enseigné à l’école primaire »

PORTRAIT. Direction Hiroshima, au sud du Japon. Là-bas vit Kumi Yasuda aka Jah93, selectress, joueuse de mélodica, soundwomen et compositrice férue de dub de 37 ans. Hugo, un Français qui vit dans la même ville l’a longuement rencontrée et en a dressé un portrait sensible qui nous éclaire sur ce personnage atypique et sur une scène dub japonaise de plus en plus active…

Jah93 en session à Hiroshima, partageant l’affiche avec Alpha Steppa, en avril 2018. Crédit photo : Jumpei Ishida.

Kumi Yasuda s’assoit enfin dans ce café du centre d’Hiroshima qui nous accueille pour l’interview. Elle est arrivée un peu en retard et s’excuse de l’attente : « il y avait des embouteillages sur le chemin ». Elle prend quelques instants pour s’installer, commander un café et une part de gâteau au caramel. Arrivée du village d’Akiota dans les montagnes du nord d’Hiroshima où il fait très froid, elle porte des vêtements techniques qu’elle a couvert d’un Haori (une surveste de kimono) jaune avec des motifs noirs. « Ce sont des motifs Kurakusa » précise-t-elle, « ils symbolisent la vitalité ». Dans ses cheveux elle a noué un bandeau et porte à l’index droit une discrète bague en forme d’étoile (de David évidemment). Fin prêtre, elle affiche un large sourire qui ne la quittera plus. Rencontre avec la pétillante Kumi Yasuda à la découverte de son univers dub.

À la question « peux-tu te présenter ? », elle écarquille les yeux en laissant trainer un long « oh ». « Qui suis-je ? C’est tellement personnel ! ». Elle hésite quelques secondes avant de répondre : « je suis musicienne, je joue du mélodica et je suis DJ / selectress dans des sound systems, c’est comme cela que je me présente en général ».

Hiroshima, ville de 1,2 million d’habitants, se situe au sud de l’île principale du Japon, Honshū.

Kumi Yasuda est en effet essentiellement connu pour ses compositions au mélodica, mais sa passion du dub l’a emmenée plus loin. Au fil des ans, elle s’est impliquée de plus en plus et aujourd’hui, à 37 ans, elle est donc joueuse de mélodica, selectress, productrice, membre du sound system « Jah Love is sweeter » et du groupe de dub « Dubdhizm ».

 

« Jah93, j’aime ce nom mais parfois, je me demande si ce n’est pas un peu prétentieux d’accoler mon prénom à « Jah » »

 

Son nom d’artiste est Jah93, « 93 n’est pas mon année de naissance malheureusement ». En fait c’est un jeu de mot, l’une des prononciations de « 9 » et de « 3 » en japonais est respectivement « ku » et « mi », soit « kumi » son prénom. Il faudrait donc dire « Jah kumi ». « Mon premier nom était Jah93ttoo en hommage au joueur de keyboard jamaïcain Jackie Mittoo, un artiste que j’admire depuis toujours. Mais on me demandait d’expliquer ce nom et c’était toujours un peu long, surtout avec les étrangers donc j’ai raccourci pour Jah93. Les Japonais m’appellent Jah Kumi-san (le suffixe san est couramment utilisé en japonais comme marque de respect NDLR) et pour les autres c’est Jah93 (Jah ninety three). J’aime ce nom mais parfois je me demande si ce n’est pas un peu prétentieux d’accoler mon prénom à « Jah »».

Pour Kumi, la rencontre avec le dub a été un vrai coup de foudre dit-elle, « je l’ai découvert grâce aux producteurs européens et notamment anglais », mais c’est surtout la première fois qu’elle a assisté à une soirée Red I sound system à Fukuoka (sur l’île de Kyūshū, à l’extrême sud du pays, NDLR) que la magie a opéré. « Je sentais les ondes de basses traverser mon corps, c’était une sensation incroyable. Pour moi, le dub est intimement lié aux sound systems, sans eux il n’y a pas de dub. J’aime vraiment les rythmes et les lignes de basses profondes. Je pense que le dub guérit mon corps, c’est mon meilleur docteur ».

Passé le choc de la découverte, Kumi a très vite voulu jouer de son côté, alors elle a bricolé son propre sound system, « il était petit avec deux caissons seulement. J’ai commencé à jouer juste pour m’amuser. J’achetais des disques d’artistes que j’aimais et je les jouais avec le son à fond. J’étais tellement enthousiaste qu’un jour j’ai cramé le sound system en poussant le son trop fort ! ». Pas découragée pour autant, elle a continué en faisant des sélections pour des amis avant de rejoindre « Jah Love is sweeter », un sound system d’Hiroshima co-créé par Mighty Massa. « Aujourd’hui Mighty Massa n’est plus impliqué dans aucun sound system, il produit beaucoup et joue toujours dans un groupe de ska, The Ska Flames. Ils sont assez connus au Japon, en tout cas plus que moi » dit-elle en éclatant de rire. « On collabore parfois, j’ai joué sur deux releases pour son label « Dub Creation », mais elles ne sont pas encore sorties. Il m’arrive aussi de participer aux Live Dubs qu’il organise. Ce sont des sessions live dans des lieux publique ou dans la rue. Je joue du mélodica sur des versions instrumentales d’autres artistes, c’est amusant à faire ».

Après avoir rejoint ce sound system, elle s’est impliquée dans un groupe de dub d’Hiroshima, « Dubdhizm » (Da-bu Di-zu-mu pour prononcer à la japonaise). Un télescopage guidé entre « dub » et « budhism » et qui fait écho aux racines spirituelles du dub. Le groupe a commencé sous le nom de « Dub Zombies » avec un guitariste et une chanteuse en plus, maintenant ils sont trois, un bassiste, un batteur et Kumi au mélodica et au clavier. Pour le moment ils n’ont pas sorti de release mais tout est prêt, ils ont juste besoin d’argent pour la production. « J’espère vraiment qu’on pourra le faire en 2021 ».

Kumi Yasuda aka Jah93, fin décembre, à Hiroshima. Crédit photo : Hugo Valette.


Kumi est heureuse de son engagement dans le dub, mais ne peut pas s’y consacrer à plein temps, elle a toujours dû travailler à côté. « Le dub, ce n’est pas ma vie » puis après un temps de réflexion elle change d’avis, « si c’est quand même ma vie. J’ai un besoin absolu de musique au quotidien. C’est le fun qui m’a poussé à commencer et aujourd’hui encore, je m’éclate. C’est quelque chose qui me rend fière, jouer depuis si longtemps et être encore capable de m’amuser ». On parie donc qu’elle continuera aussi longtemps que le plaisir l’accompagnera.

 

« Le mélodica est un instrument très courant au Japon. D’ailleurs mon premier mélodica était un Yamaha pas cher utilisé par les écoliers en classe »

 

À la question pourquoi avoir choisi le mélodica, elle répond avec un petit sourire : « parce que je pouvais ». Puis elle explique combien Augustus Pablo, le célèbre joueur de mélodica jamaïcain a été important dans sa découverte du monde du dub. Et ayant appris le piano enfant, c’est naturellement qu’elle s’est tournée vers le mélodica,

« J’ai appris toute seule, ce n’était pas si compliqué. Bien sûr mon éducation musicale m’a aidée. Le mélodica m’a permis de m’exprimer librement, ce que je n’ai jamais vraiment réussi à faire avec le piano. Mais tu sais, le mélodica est enseigné à l’école primaire (on l’appelle « Kenban Harmonica » 鍵盤ハーモニカ, qui signifie « harmonica à clavier ») c’est un instrument très courant au Japon. D’ailleurs mon premier mélodica était un Yamaha pas cher utilisé par les écoliers en classe.

Le son du mélodica est si beau, c’est un son qui vient de l’intérieur. Il me permet de parler, d’exprimer mes émotions. Parfois quand je ne me sens pas bien, je joue du mélodica pour me détendre, pour évacuer les mauvaises ondes ». Le mélodica est devenu sa marque de fabrique et c’est principalement comme joueuse de mélodica que les gens la connaisse : « mon son de mélodica est directement lié à la culture sound system, les gens s’en rendent compte en l’écoutant ».

Jah93 à la tête de Jah Love is sweeter sound system. Photo : DR.

Kumi dit ne pas être connue au Japon et précise « comme le dub d’ailleurs ». Qu’en est-il alors de la scène dub japonaise ? Chez elle à Hiroshima, elle est petite, dit-elle sans aucune amertume. « Il n’y a que que notre sound system, Jah Love is sweeter. Nous organisons les soirées Dubway et nous sommes les seuls ». À cause de la crise sanitaire du Covid-19, ce sound est passé d’une soirée tous les mois à une tous les trois mois. Les sound systems se déroulent dans un bar, « c’est tout petit mais le lieu est très bien », précise la musicienne.

Pour découvrir la scène dub japonaise il faut plutôt se diriger vers Yokohama (la grande ville portuaire, près de Tokyo NDLR), Gifu, Fukuoka ou Osaka. « La scène dub de Yokohama est la plus active du Japon, on y trouve de nombreux artistes et sound systems. Comme Scorcher HiFi ou le Pressure High sound system qui a souvent accueilli Jah Shaka, c’est vraiment un gros sound system et je les trouve supers. Il y a aussi des producteurs comme Itak Shaggy Tojo qui devrait sortir un nouvel album avec Chazbo (des Bush Chemists NDLR), j’adore leurs goûts donc je l’attend avec impatience ».

À Osaka, des gens comme Dub Kazman (lire son interview pour Musical Echoes à l’été 2019 ici) ou Masaya Hayashi, propriétaire du légendaire magasin de disques Drum & Bass Records ont fait beaucoup pour le dub.

Dub Kazman est un producteur prolifique et enthousiaste. « J’aime sa musique et je le trouve très cool. Il a fait beaucoup pour le monde du Dub au Japon. Hayashi-san, lui est un excellent digger, il ramène de ses voyages à l’étranger des perles oldies. C’est un des plus grands spécialistes au monde. Chaque fois que je vais à Osaka je m’arrête dans son magasin. Ah j’allais oublier, il y a un groupe d’Osaka très dynamique qui compte beaucoup pour moi, c’est Soul Fire et notamment HAV, ils m’ont énormément influencé ».

 

« Les gens ont besoin d’un moyen de guérison et le dub est un bon docteur »

 

« Grâce à eux le dub gagne en popularité au Japon. Et des crews comme Mighty Crown Family ou encore Fire Ball (célèbres crews de reggae dancehhal à Tokyo NDLR ) ont commencé a avoir un son plus dub et se sont lancés dans les sound systems ». Elle est confiante sur le fait que « l’avenir sera meilleur encore car les gens ont besoin d’un moyen de guérison et le dub est un bon docteur, rappelez-vous. Récemment il y a  eu un rapprochement du monde du clubbing, du hip hop et du dub, un genre de fusion. Il y a une nouvelle génération qui apporte un nouveau point de vue au dub. Je pense que c’est une bonne chose, de façon générale je n’aime pas cantonner les genres. Certains disent que ce n’est plus du dub, mais moi ça me va ».

Kumi soulève une conséquence inattendue de ce manque de notoriété : le public japonais est assez sage en soirée. Elle l’explique d’abord par le « tempérament assez introverti » des Japonais « à qui la société impose de suivre les règles et de ne pas se faire remarquer ». Et elle endosse alors sa part de responsabilité, « ils n’ont pas forcément la culture et ne savent pas comment faire. C’est peut-être à nous les musiciens de les éduquer un peu, leur expliquer les codes, comment apprécier les rythmes et comment danser ». Il est un peu difficile d’imaginer une soirée sound system calme, mais Kumi tient à nous rassurer, le calme ne durera pas car « ceux qui viennent sont des mordus de musique. Certes on est peu nombreux, mais on s’amuse ! ».

Le dub a aussi permis a Kumi de collaborer avec certains artistes étrangers, outre Mighty Massa, elle a par exemple travaillé avec le fils d’Aba Shanti-I, Ashanti Selah et le français Simon Nyabinghi (All Nations Records), installé à Rouen (76). Elle a enregistré trois releases avec le premier qui sont déjà sorties. « C’est le producteur Chazbo (de Roots Temple) qui nous a mis en relation, il lui aurait conseillé de s’intéresser à moi. Ashanti Selah m’a rapidement envoyé des tracks sur lesquels j’ai joué du mélodica. On a eu une sorte de conversation musicale, c’était chouette. Je me sens si chanceuse d’avoir pu jouer avec lui. Je suis une grande fan de son père… Je suis si fière » dit-elle avec beaucoup d’émotions. « Comme son père, Ben a beaucoup de talent, il travaille si vite qu’il est difficile de le suivre. C’est vraiment un bon producteur. Même si on ne s’est jamais rencontré, j’ai l’impression qu’on fait partie de la même famille » précise-t-elle.

Kumi Yasuda aka Jah93, fin décembre, à Hiroshima. Crédit photo : Hugo Valette.


Sa rencontre avec Simon Nyabinghi s’est faite en 2019 à Tokyo au Club Open, un bar bien connu des passionnés de reggae et de dub. « Il m’a dit aimer ma musique et m’a demandé de jouer du mélodica pour lui ». Le résultat de cette collaboration est imminente et devrait arriver dans les bacs dans les tout prochains jours (écoutez un extrait ici).

 

« Les musiciens que je connais à Hiroshima sont un peu trop sérieux à mon goût, ils réfléchissent trop »

 

« Que cela soit l’un ou l’autre, je suis contente que de tels producteurs s’intéressent à ma musique. Cela me surprend parce que je ne suis pas une professionnelle. Le dub, les sound systems et le mélodica m’ont ouvert des portes mais surtout, m’ont permis de trouver l’harmonie dans ma vie. La culture dub est aussi un langage qui m’aide à m’exprimer et ça c’est une vraie chance, c’est très important pour moi. J’aime beaucoup jouer avec des étrangers, peut-être plus qu’avec des Japonais. Les musiciens que je connais à Hiroshima sont un peu trop sérieux à mon goût, ils réfléchissent trop. C’est important bien sûr de réfléchir, d’avoir des concepts, mais je suis un peu différente. J’aime laisser la musique se faire, suivre l’énergie du moment. Je crois que le timing est important, il faut saisir la vibe. De façon générale j’aime m’entourer de professionnels, parler musique, créer et voir ce a quoi nous avons abouti. C’est excitant ! Et pour être honnête, mon sens du rythme est très mauvais, alors jouer avec d’autres musiciens m’aide beaucoup », précise la jeune femme.

Une affiche pour une session Dubway qui sont régulièrement organisées par le Jah Love is sweeter sound system.

Jah93 s’est produite sur différentes scènes japonaises et européennes (France, Espagne et Suisse), ses voyages ont toujours un goût doux-amer, dit-elle. « C’est comme un rêve mais à chaque fois que le voyage se termine je ne peux pas m’empêcher de pleurer… de joie et de reconnaissance. Ce sont des voyages magiques, plein de surprises et de belles rencontres. Quand le public me complimente je suis heureuse, c’est une belle reconnaissance de mon travail ». A cela s’ajoute la frustration du spectateur, « le Dub Camp par exemple, c’est un super festival qui mélange petits et grands artistes, on y découvre même la scène locale, mais il est impossible de voir tout le monde. Et ça c’est vraiment frustrant. L’année dernière j’étais à Genève, O.B.F sound system était programmé, ils sont géniaux, très amicaux. Et là aussi j’étais frustrée de ne pas pouvoir voir tout le monde. Même quand je jouais sur scène, je pensais aux concerts que je ratais qui se passaient en même temps. Il me faudrait un deuxième corps ! »

Du premier choc émotionnel aux collaborations prestigieuses et aux scènes internationales, Jah93 a tracé son chemin dans la vie en s’accompagnant du dub. Elle a trouvé un équilibre qui lui convient parfaitement et est heureuse de ce parcours : « j’avance petit à petit, je fais de mon mieux ». Elle aimerait maintenant apprendre à produire un album en entier « je voudrais mon vinyle avec mon nom dessus ». Sans hésiter elle dit que Simon Nyabinghi lui a beaucoup appris et lui apprend toujours, « jouer et composer, ce n’est pas très compliqué mais produire c’est autre chose, un autre savoir-faire. Je ferai de mon mieux pour sortir cet album en 2021 » dit-elle avec une belle détermination. » Vivement !

Pour finir, nous demandons à Kumi l’artiste qui l’a le plus marquée. Après de longues secondes d’hésitation, elle choisit finalement Jah Shaka. Classique. « C’est un des premiers artistes dub que j’ai découvert étant adolescente. J’ai été stupéfaite par ses rythmiques. Il a un sens du rythme incroyable, vraiment original et son message m’atteint droit au coeur. Je le respecte beaucoup, je le considère un peu comme mon maître. C’est un grand homme !».

A la fin de l’interview, Kumi se laisse tomber dans son fauteuil et relâche la pression. Après des remerciements chaleureux, elle file rejoindre des amis. Puis elle retournera dans sa montagne et retrouvera ses mélodicas et son chaton tout noir dont elle est complètement éprise. ♦

Textes : Hugo Valette (avec l’aide précieuse d’Hitomi Ogawa pour l’interview).

Pour suivre les activités musicales de Jah93 :

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Sur soundcloud ici.

Dubdhizm :

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Jah Love is sweeter sound system :

Sur facebook ici : https://www.facebook.com/jahloveissweeter

Retrouvez une sélection reggae/dub 100% vinyles de Jah93 pour Musical Echoes ici (octobre 2018) :