Chronique LP : « Beyond the blue » de Brain Damage meets Big Youth

L’épopée de Martin Nathan continue en tant que Brain Damage avec son quatorzième album en compagnie du deejay vétéran Big Youth. De plus en plus mélodique et analogique, la musique du producteur tisse un lien toujours plus étroit avec les racines du reggae et nous propose un opus haut en couleur et chargé en émotion.



Beyond the blue, au-delà du bleu, la particularité sonore de Brain Damage demeure. Ce sont par exemple ces bruitages, ces coups de reverb à ressort, mais sur ce nouveau disque sorti vendredi dernier sur Jarring Effects, la matière est organique se sépare totalement des sonorités électroniques, bien loin d’un aspect rough, il compose essentiellement avec douceur et légèreté des morceaux aux accents jazz, blues, emplis de maturité et de sincérité, créant une atmosphère intimiste, avec de nouvelles inspirations.

Si cela ne constitue pas un argument pour juger de la qualité musicale de cet album, il est difficile de faire l’impasse sur le contraste saisissant entre l’atmosphère qui se dégage à l’écoute de l’album et tout ce qui en fait l’essence et qui gravite autour.

En effet, la douceur qui transpire tout au long des 12 morceaux qui composent ce Beyond the Blue ne laisse en rien présager de la difficulté, du chemin de croix qu’il a fallu parcourir aux acteurs du projet pour le voir enfin aboutir. Martin ayant été malade du covid 19 pendant un temps assez long, il s’est fait une mission d’aller au bout de ce projet qui aurait pu ne jamais
voir le jour. Alors que le producteur français, rentré prématurément en France, se soignait seul dans son studio de Saint-Étienne, son ami proche et mythique ingénieur du son, Samuel Clayton Junior, décédait à Kingston alors que le duo avait contracté le virus dès leur arrivée en Jamaïque, en mars 2020, pour travailler sur cet album et l’enregistrer… Nous adressons une pensée particulièrement émue à la fois au producteur et à l’homme qu’il a été, et saluons son empreinte sur la musique.

Troisième personnage clé de cet album, le deejay vétéran Big Youth, 72 ans, n’a pour sa part pas contracté le covid et se montre en pleine forme sur cet opus. De sa verve toujours intacte, le rasta ne chante quasiment que des exclusivités dans un exercice digne de ses jeunes années où il brille toujours par la variété de ses styles vocaux et de ses gimmicks.

L’autre contraste, artistique cette fois, de ce Beyond the blue s’apprécie au regard de la discographie déjà bien fournie du dub maker aux 14 albums et 20 ans de carrière par ses couleurs jazz et ses balades reggae tout en finesse, avec la part belle faite aux cuivres assurés par le duo « Artdeko », composé de Franck Boyron et Baptiste Sarat, avec le support de Fred Roudet qui sont essentiel à la palette de couleurs déployée sur ces 12 titres.

« les codes d’un reggae léger en apparence, mais pourtant lourd de sens, empruntant parfois au blues, au jazz et au ska. »

Sur cet opus, exit les morceaux qui restent en tête avec une approche accrocheuse, pas de hit en puissance, mais des compositions qui passent de manière agréable et apprivoisent les codes d’un reggae léger en apparence, mais pourtant lourd de sens, empruntant parfois au blues, au jazz et au ska. Notez qu’une bonne moitié des basses de l’album sont des contrebasses, les skanks au piano ou aux cuivres, appuyant fatalement la légèreté apparente.

L’album s’ouvre avec l’excellent « I Pray Thee », aux notes cool jazz, comme un contrepied total à ce à quoi on pourrait s’attendre d’une telle rencontre entre reggae men. Et il se referme avec « Play it again », comme une invitation évidente à le réécouter afin de comprendre davantage le concept proposé et le cheminement artistique.

S’il est possible qu’un tel album déroute certains auditeurs, ne serait-ce que parce qu’il ne se dévoile vraiment qu’après plusieurs écoutes attentives, loin d’une recherche d’efficacité dancefloor ou d’un calibrage pour les sounds, il saura toutefois ravir les amateurs de roots et les mélomanes en manque de belles mélodies écrites.

Sensible, chaleureux, léger, ce disque, aussi intimiste et humble soit-il, est un pas de plus dans les expérimentations musicales de Brain Damage, mais également un hommage vibrant à deux grands messieurs du reggae dont l’un a disparu dans l’aventure. Qui de mieux que Martin Nathan pour le réaliser ? ♦

Samuel Bagla.

* Beyond the Blue est sorti vendredi 28 mai en CD, double LP et digital sur le label Jarring Effects.

Tracklisting :

1- 2020 I pray thee
2- Educated fools
3- Good to talk
4- Wareika hill
5- Beyond the blue
6- Biological warfare
7- Mama africa
8- Grandma’s joint
9- Dying too young
10- Those days
11- Tomorrow is another day
12- Play it again.

Le coups de ♥ du chroniqueur :

1- 2020 I pray thee
2- Those days
3- Educated fools.

Écoutez le Blabladub podcast #1 avec Martin Nathan de Brain Damgae (décembre 2020, 49 minutes) ici :


Regardez le clip de « 2020 I Pray Thee » ici :