Au Népal, Everest sound system veut porter la culture reggae jusqu’au sommet !

Un sound system à Katmandou ? Une idée pas banale qui a pris forme en 2018 sous l’impulsion d’une bande passionnés népalais et d’un Anglais. Parti là-bas avec son frère Léo en janvier 2020 pour enregistrer du matériel, Clément du label auvergnat BAT Records a rencontré ces soundmen dans la capitale népalaise avant de retrouver Bouda, le selecta franco-népalais du crew en septembre dernier, en France cette fois. Il raconte ici l’histoire du seul sound system reggae du Népal, au pied de l’Himalaya.

Hal et Tashi Cultivation d’Everest sound system à Katmandou. Crédit : Everest sound system.

Le Népal, plus célèbre pour ses montagnes, ses temples hindous et monastères bouddhistes, a hérité d’un patrimoine musical éclectique. Derrière les musiques traditionnelles, toujours très présentes dans le pays, on retrouve une multitude d’influences. Grandement inspiré de sa voisine, l’Inde, la pop et les musiques électroniques se sont mélangées aux sonorités traditionnelles pour faire naître une musique grand public. Le rock, largement aidé par la période hippie des années 70 a réussi à perdurer au fil des décennies. Et le reggae et la culture sound system dans tout ça ?

Malgré une scène restée modeste, le reggae a toujours existé au Népal à travers quelques groupes influencés par Bob Marley et Alpha Blondy, également importés par les hippies dans les années 70. Au printemps 2018, ce sont quatre activistes âgés de 35 à 42 ans qui se lancent dans la construction du tout premier sound system népalais. On retrouve deux Népalais, Tashi aka “Cultivation” et Bimal, respectivement chanteur/producteur et bassiste (qui ont sorti en février 2017 avec leur groupe “Cultivation & The Himalions” un album roots intitulé Plains, Hills & Moutains). On retrouve également Hal, un Anglais ingénieur du son et fondateur de Arrival Sound System en Angleterre, qui a amené son savoir-faire pour la construction du sound system. Enfin, le franco-népalais, Baba Selecta, qui est sélecteur et promoteur du sound system au Népal et en Europe grâce à son réseau reggae international.

Tashi et Baba Selecta d’Everest sound system.

Ce sound system couleur bois a vu le jour après quelques aller-retours de Hal au Népal. Une partie des enceintes sont montées avec des haut-parleurs P-Audio importé d’Angleterre par Hal, le restant est de la marque indienne, Sweeton. Les 4 basses ont toutes des haut-parleurs de 1,2kW de 18 pouces montées dans des boîtes Hugo Design. Les médium bass sont de 500W de 15 pouces dans des boîtiers reflex simples. Les médiums sont des boîtiers reflex 400W montés en duo. Les aigus sont des têtes de compression 2x100w de 2 pouces. Enfin, les super aigus sont de 8×4 pouces du constructeur indien. Le sound system total fonctionne jusqu’à 10kW, le tout monté dans des boîtes en contreplaqué construites sur place. Côté amplification, il utilise des amplis Behringer NX6000D. La plupart du matériel électronique vient d’Europe et de la collaboration avec d’autres sound system car l’importation de l’électronique venant d’Inde et de la Chine reste encore compliquée aujourd’hui.


Tashi Cultivation et une partie du sound system.

Un sound system compact mais qui nécessite une logistique pour le transport, sûrement l’un des aspects les plus compliqués dans ce pays perché sur les contreforts de l’Himalaya. Il y a principalement deux grandes villes au Népal : Katmandou la capitale bouillonnante et Pokhara, située à 200 km à l’ouest au bord du lac Fewa et des Annapurnas. Le transport entre ces deux villes nécessite en moyenne une journée, empruntant parfois des routes sinueuses. Pour le reste ce sont des petites villes coincées dans les vallées entre jungle et montagnes, ainsi que des villages de montagnes souvent d’activité paysanne et où la culture n’est pas arrivée jusqu’en haut. L’électricité n’est disponible que dans les grandes villes et dans les vallées, il y a encore aujourd’hui dans ce pays coupures de courant régulières de plusieurs minutes voir heures, ce qui rend la représentation d’autant plus difficile. Très peu de groupes électrogènes peuvent dépanner dans le pays car ce sont des machines onéreuses pour les Népalais, souvent difficiles à transporter et polluantes (le Népal est le deuxième pays le plus pauvre d’Asie après le Bangladesh NDLR).

Pour ces diverses raisons, le sound system reste basé principalement à Katmandou. Il est stocké au Secret Garden, lieu de résidence du sound system. Mais ce dernier peut aussi tourner dans d’autres lieux comme le 25 Hours, Electro Pokoda, Daami ou encore Thamel Square dans le centre historique et touristique de la capitale népalaise. La plupart de ces lieux sont souvent en plein air car le Népal ne dispose que de très peu de salles de concerts avec des infrastructures suffisantes ou alors, elles sont trop onéreuses. Cela n’empêche pas le collectif de se déplacer également sans son sound system, comme au Festival Base Camp à Lalitpur, au Phat Khat et au festival de rue pour le nouvel an à Pokhara ou encore au Goa Sunsplash Festival dans le sud de l’Inde.

« Bien plus riche et peuplée, la voisine indienne a vu fleurir bon nombre de sound systems à travers les courants musicaux comme la trance ou le reggae »

Malgré un contexte difficile, c’est un public hétéroclite qui vient aux sessions, il y a des étrangers mais également des locaux de tous âges, hommes et femmes toutes castes confondues (les castes hindouistes continuent de façonner la société au Népal NDLR). Cependant c’est une classe sociale plutôt aisée qui aime sortir et qui peut accéder à la culture aujourd’hui, c’est cette classe sociale que l’on retrouve principalement tous les week-ends dans les différentes soirées tous styles confondus. Effectivement les gens ne sont pas autant catégorisés par style de musique qu’en France. Ils viennent voir des concerts avant tout pour la passion de la musique, ce qui donne un public lambda, pas spécialement connaisseur mais souvent très intéressé. D’après Baba Selecta qui vit la majeure partie de l’année là-bas : « on sent une évolution des consciences et une émergence qui se fait petit à petit grâce à internet et aux différentes sessions organisées ces dernières années». Aujourd’hui le Everest Sound System a ouvert la voie de la culture sound system, peut être suivi prochainement par d’autres activistes comme c’est le cas en Inde ? Malgré les conflits qui les animent, l’Inde et le Népal ont de nombreux points communs. Bien plus riche et peuplée, la voisine indienne a vu fleurir bon nombre de sound systems à travers les courants musicaux comme la trance ou le reggae. Une multitude de sounds systems animent les rues lors de la Shivaratri, un festival en hommage au dieu Om Namah Shivaya, ou plus simplement Shiva, omniprésent dans la religion hindouiste.

Percussion et flûte népalaises.

 

Trompette népalaise.

Pas spécialiste d’une branche du reggae en particulier, le Everest sound system s’évertue à jouer large et surtout jouer ce qu’il aime. Des fondations du roots des 70’s, jusqu’au new roots et au reggae moderne, tout en passant par le dub stepper. Le sound system népalais porte haut et fort les couleurs du reggae le plus large possible afin de toucher et sensibiliser un plus public varié. Conscient de la chance qu’ils ont de pouvoir diffuser la musique qu’ils aiment, ils n’hésitent d’ailleurs pas à inviter d’autres DJs, sélecteurs ou MCs pour donner une chance à chacun, quitte à laisser la place à certains rappeurs. Des artistes comme Easi 12, Ras Romi, Jah Solder, Lady Ska viennent ainsi régulièrement partager la scène avec Everest sound. Au niveau international, la formation essaie d’attirer quelques artistes grâce à ses connexions avec le Goa Sunsplash Festival et en Europe pour offrir une mini tournée avec par la même occasion la découverte de leur pays. C’est le cas de Channel One qui est venu en octobre 2019, Skarra Mucci, Garladub sound system, Dub Diffusion ou encore Jo Corbeau en 2018, ancien membre fondateur du Massilia sound system et du MC italien Cisko Kid, grand habitué de cette partie du globe.

L’accueil d’artistes étrangers leur ouvre également les portes de nouvelles collaborations comme c’est le cas avec le label français BAT Records. En janvier 2020, une partie du label s’est rendue sur place afin de capter et enregistrer des instruments traditionnels. L’idée étant de partager cette même passion pour le reggae en essayant d’y insérer une touche traditionnelle pour une musique métissée. Une affaire à suivre donc dans les mois à venir.

« En 2020, une tournée estivale était prévue en France avec notamment un passage au Dub Camp festival pour jouer lors d’une soirée estampillée internationale. La pandémie mondiale en a décidé autrement »

Fort de son expérience avec son groupe de reggae, Cultivation & The Himalions, Tashi aka Cultivation s’est lancé en parallèle dans la production musicale. Bien conscient que la diffusion de son message passait également par sa propre musique. En mai 2017, il collabore avec Hal de Arrival Sound et Bimal pour sortir un premier clip intitulé “Kathmandu”. Le trio continue la composition pour proposer deux ans plus tard, en juin 2019, un album intitulé Aagaman (écoutez le ici) où l’on retrouve des morceaux comme “Kathmandu” ou “Smile Mi Friend”.  Jamais rassasié, croisé avec une pandémie mondiale, Tashi a du temps pour composer un nouvel album. C’est en décembre 2020 qu’il sort l’opus Kora (écoutez le ici). Cette fois-ci il compose et mixe tout tout seul. Le chanteur producteur invite des musiciens avec qui il partage déjà la scène pour sortir sept featurings ! L’album a ensuite été masterisé au studio BAT Records en France, dans le Puy-de-Dôme.

À Katmandou, Clément Mendez de BAT Records a enregistré des instruments traditionnels népalais.

Cette pandémie est un réel coup d’arrêt pour l’activité artistique au Népal puisque le pays enchaîne les confinements à défaut d’un système de santé fiable. Le sound system est au placard, et le seul moyen de diffuser la musique passe par les vidéos live à la maison comme cette version dubbée du clip « Steppin Out of Covid-19 » en collaboration avec Kiran Shahi, un des meilleurs batteurs du pays (voir ici).

En 2020, une tournée estivale était prévue en France avec notamment un passage au Dub Camp Festival pour jouer lors d’une soirée estampillée « internationale » où les Népalais auraient partagé la scène avec des artistes américains, tunisiens, anglais et allemands. Une belle récompense pour ces passionnés et activistes, dévorés par l’envie de marquer l’histoire dans leur pays et de continuer de faire grandir le mouvement reggae au Népal.

La pandémie mondiale en a décidé autrement, le pèlerinage au Dub Camp est repoussé à plus tard. En attendant de pouvoir à nouveau faire danser les gens, la musique est toujours là pour entretenir la flamme. Pour tous ceux qui souhaitent l’entretenir à leur manière, n’hésitez pas à prendre votre billet et venir jouer sur place ! Le Everest sound system est également à la recherche de matériel et de dubplates pour continuer à partager cette musique internationale qu’est le reggae et la diffuser au Népal et dans les montagnes et vallées himalayennes. ♦

Textes : Clément Mendez / Photos : C.M & Everest sound system / Relecture et mise en forme : E.B.

Plus de photos de l’Everest sound system ici :

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